Glad husbands, « Safe places » LP

Premier contact avec ce groupe piémontais qui publie là son deuxième album, sept ans après le premier. Neufs morceaux denses, construits. Télescopages de riffs massifs, breaks abruptes, flirtant avec le math-noise – de l’aveu même du groupe. Lorsqu’elle est la plus condensée, la plus lapidaire, la musique de Glad husbands n’est pas sans rappeler fortement un des parrains du genre, Dazzling killmen. « Out of the storm », « Spare parts », « Cowards in a row ». Expectorations vitales. Méchante envie d’en découdre. Rage bloquée qui sort en spasmes. Même la voix à quelque chose de la fureur étranglée de Nick Sakes, dans ces brulôts noisecore fumants. Ailleurs, « Things that made sense », « The Jar » varient les intensités, évoquent parfois un post-hardcore plus old-school, s’essayent à des inflexions plus mélodiques, jusqu’à la ligne presque pop de « Midas ». Une sorte d’identité plurielle qui ne s’appréhende pas forcément immédiatement mais qui donne certainement envie d’en savoir plus et d’en faire l’expérience en concert.

Glad husbands, « Safe places » (Antena Krzyku, Entes Anomicos, Longrail Records, Vollmer Industries, Atypeek Music, Tadca Records, Whosbrain Records, Scatti Vorticosi Records)

>>>>>>>>>> GLAD HUSBANDS

Noiss, « Deafening » EP

C’était cool, le grunge, les chemises à carreaux, tout ça… et il y avait même de sacrés bons groupes dans le lot. Mais je dois dire que ce n’est pas le mouvement musical qui a le plus retenu mon attention et, lorsqu’un groupe se réclame haut et fort de ce courant, j’y vais avec une curiosité assez prudente. Après un premier ep sympathique, Noiss reviennent aux affaires avec cette deuxième galette enregistrée au Purple Sheep Studio et qui commence à se rapprocher sérieusement, on imagine, de l’idéal de sueur et de gros riffs des Chambériens. Tout y est, la scène est presque parfaite. Le son, la voix rocailleuse, on les voit, on les entend, on les sent sur scène. Nul doute que que Noiss est un groupe sincère qui en veut et qui croit à sa ligne musicale et c’est une des qualités de ces morceaux de ne pas trop en faire pour laisser parler ses idées, comme sur l’instrumental tout simple « Enjoy this day », ou mettre en valeur les lignes vocales éraillées. Même si ces cinq morceaux s’appuient largement sur des recettes qui ont maintes et maintes fois fait leurs preuves, leur force de conviction emporte tout de même l’adhésion et doivent certainement faire leur effet en live. Seulement, seulement, on adorerait que ce groupe, tout en gardant les racines qui font son identité musicale, nous emmene ailleurs, dans un endroit qu’on ne connaisse pas déjà.

>>>>>>>>>> NOISS

Taulard, « Dans la plaine » LP

Après avoir rôdé aux abord du lycée, voilà que Taulard nous emmène dans la plaine. Deuxième album sorti en catimini, à se demander même si ça ne les dérange pas, qu’on parle d’eux. En même temps, cette discrétion, ça va bien à leur musique pas prétentieuse pour un sou, qui semble faite pour être distribuée de la main à la main, le groupe de copains de copains.

Pas vraiment de grande surprise à l’écoute de ces 11 titres dans le droit fil de ce que le groupe a fait jusque-là. Toujours ce rock alternatif à synthé déluré – à peine un passage reggae vient prendre le contre-pied sur un morceau, un peu façon Bad Brains – et ces textes désarmants qui donnent envie de tendre l’oreille pour entendre l’histoire jusqu’à la fin. Les hésitations, les dégoûts, les impasses, les noeuds psychologiques exposés sans fard et les espaces géographiques ouverts, comme refuges, comme antidotes. L’air de rien, l’écriture de Taulard capture au vol un trouble indéfinissable, une nostalgie poignante omniprésente qui ne dit pas son nom. Si certains textes versent un peu dans l’anecdotique, d’autres, comme « Dans la plaine » et son évocation des saisons d’été, sont à écouter absolument.

Taulard, « Dans la plaine » LP (Broderie records)

>>>>>>>>>> TAULARD

Yoke, « Posture » EP

Après « Immorale émotion », le terroriste sonore chambérien Yoke revient avec 4 nouveaux morceaux, cette fois publiés sous l’égide d’un label, Larmes – mais uniquement en format numérique semble-t-il – et donne une suite à ses plongées sonores, ses chutes dans un espace sombre, magnétique et sans fond. Environnement sonore sculpté – au grain plus fin peut-être que sur l’enregistrement précédent. Motifs qui s’entrechoquent, échos d’une scène inidentifiable, bloqués sur une répétition cauchemardesque. Inquiétantes mécaniques sourdes qui travaillent en profondeur. Entre précision maniaque et délitement des repères auditifs, les narrations sonores de Yoke déroulent leurs paysages angoissants, hors-contrôles, poursuivent leur lancinant travail de sape.

>>>>>>>>>> YOKE

>>>>>>>>>> LARMES

Mornifle « s/t » EP

Quand on demande quels sont les groupes locaux qui ont marqué, les noms de Inner suffering et Human side reviennent régulièrement et ce n’est pas un hasard si on retrouve leurs membres dans les formations actuelles les plus intéressantes. Nevraska, bien sûr, dont le deuxième album est en préparation, et Komodo experience – trio instrumental dont l’existence aura été écourtée par le départ d’un guitariste. Mornifle reprend les choses là où Komodo les avaient laissées mais rebat les cartes. Sous ce pseudonyme potache, on retrouve Fabien, qui quitte la basse pour passer à la guitare, Quentin (ex-Sayoni ma et MC Al Ouatta) prend le poste de bassiste et Kick est à la batterie mais seulement le temps de cet enregistrement puisque, désormais batteur de Nevraska, il va laisser sa place à Simon (We are the incredible noise, Cadet massive). Joli jeu de chaises musicales.

Pour son premier essai discographique, le trio frappe fort et abat d’entrée de jeu 6 titres, dans lesquels on reconnait immédiatement le groove surpuissant et les compositions à tiroirs caractéristiques. Les musiciens connaissent leur grammaire convergienne sur le bout des doigts – sans jeu de mot, hein – et « Pouce », « Majeur » et Paume » donnent quelques beaux moments de hardcore impétueux et sombre, plein de bourrasques glaciales et de break dantesques. Mornifle, disaient-ils.

Mais, y’a pas à dire, le rock instrumental, surtout en trio, ça va quand même pas tout à fait de soi. L’absence de voix dévoile fatalement le caractère linéaire de toute composition et, de ce point-de-vue, certaines tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres. « Index » titille déjà l’oreille avec une mélodie de guitare joueuse mais c’est surtout « Annulaire » qui bifurque et créé la surprise. Prenant ses distances avec les plans testéronés, ce morceau ose des mélodies plus évidentes, plus fun, et dessine un espèce de prog futuriste survitaminé vraiment emballant, un peu comme un TransAm metallique. Comme par magie, chaque instrument trouve sa place et l’alchimie entre la batterie surpuissante, le groove de la basse et une guitare inventive et bien dosée se fait ici naturelle et particulièrement aigue. « Auriculaire » continue sur cette lancée en préférant au défilement des plans prendre le temps de développer son riff accrocheur.

Mornifle a eu bien raison de mettre les bouchées doubles pour ce premier opus qui ouvre des brèches et laisse entrevoir des perspectives dont on a hâte de voir quelles suites le groupe va leur donner. En attendant, c’est une excellente surprise qu’on espère bientôt goûter en concert. Welcome Mornifle !

>>>>>>>>>> MORNIFLE

Churros batiment, « 19 mars » EP

Rien à voir avec le Covid-19 – quoique – mais le monde devient vraiment cold-wave ces temps-ci. Heureusement que certains groupes conservent du mordant et c’est le cas du duo grenoblois Churros batiment, qui vient de sortir un EP 4 titres, composé intégralement pendant la période de confinement. Du surréaliste « Termite horrible » aux plus directs « Il tombe » et « Adorable traître », le groupe hybride une chanson à fleur de peau et très écrite et un électro sombre et assez crade, pour un résultat jouissif et hyper convaincant. Comme c’est le cas depuis leurs débuts, d’ailleurs. A découvrir et à suivre !

>>>>>>>>>> CHURROS BATIMENT

Untitled with drums, « Hollow » LP

Faudrait être sourd pour ne pas entendre, dès les premiers accords de Hollow, qu’il y a eu du changement chez les clermontois de Untitled with drums. Enregistré par Serge Morratel, ce nouveau LP montre un visage assez différent d’un groupe dont le premier disque avait vraiment été une bonne surprise. Exit l’ambiance réverbérée qui baignait leur musique dans un halo cotonneux, exit aussi la voix ténue et cet équilibre de funambule à la The Cure entre pesanteur et douceur éthérée. Place aux grosses guitares, à la basse massive et distordue et un chant dans l’ensemble plus viril, bien qu’il s’agisse du même chanteur. Une formule sonore, une identité musicale modifiée en profondeur, au risque de désorienter ceux qui avaient accroché au premier disque.

Passée cette première impression déconcertante, les morceaux en viennent de toute façon à mener leur existence propre et, au fil des écoutes, on retrouve les qualités d’écriture indéniables d’Untitled with drums. Leur manière de constuire sur des progressions d’accords réduites au minimum, de les faire vibrer ou de les mettre à genoux d’une touche de synthé ou d’une inflexion de voix. Une certaine lenteur assummée, aussi, qui provoque ces sensations de décollage et d’apesanteur assez classes. Si « Play with fire » ouvre le disque tambour battant, la majorité des titres de Hollow sont des semi-slows émotionnels et surpuissants, qui pourraient rapprocher le groupe de formations comme les Smashing pumpkins ou, plus proche de nous, Impure wilhelmina. Selon l’humeur, leur construction peut éblouir et charmer mais cette harmonie peut parfois aussi donner l’impression d’être un peu lisse, un peu trop parfaite.

J’avoue avoir une préférence pour le Untitled première incarnation. Celle-ci n’est pas déplaisante mais elle laisse l’impression d’abandonner certaines potentialités du groupe en route. Le son énorme taillé par Morratel est un tremplin autant qu’il est un piège potentiel. Avec ce disque ambivalent qui privilégie nettement la puissance au détriment de la finesse, Untitled with drums confirme son talent mais laisse aussi penser qu’une autre suite de l’histoire est possible.

Untitled with drums, « Hollow » LP (Seein red records, Araki records, Brigante records, Atypeek music)

>>>>>>>>>> UNTITLED WITH DRUMS

Coilguns, « Watchwinders » LP (Hummus records)

Avec Coilguns, il faut battre le métal tant qu’il est encore chaud*. A peine plus d’un an après le précédent album Millenials, voici le nouveau disque, placé sous le signe de l’urgence et de la conscience du temps qui passe et lui aussi composé et enregistré in situ, c’est-à-dire en studio. Car le hardcore de Coilguns, pour surpuissant et furieux qu’il soit, n’exclut pas le bouillonnement créatif et les idées spontanées et originales – ce qui fait de cet album un ensemble à la fois très cohérent et libre, presque hétéroclite. Des morceaux aux structures complexes alternent avec des compositions beaucoup plus linéaires, comme sur le mid-tempo  Watchwinders, presque punk. On retrouve bien sûr le speed hardcore effréné du quatuor et la voix hurlée (Subculture encryptors, Big writer’s block)  – moments durant lesquels  ils me font penser à ABC Diabolo, un groupe des années 90 totalement oublié et c’est bien dommage car ça déchirait grave. Le groupe sait aussi ralentir le tempo (Growing block’s view), créer des ambiances plus insidieuses, rampantes, où le groove mortel est souvent assuré seul par la batterie – et quelle batterie !-, vu que la formation ne comporte pas de basse. Jusqu’à des ambiances sombres et mornes, où le temps semble suspendu de manière inquiétante : Prioress, avec sa voix pâteuse au flow quasi hip-hop, ou le choeur bluesy sur la fin de Watchwinders. Une veine presque gothique, qui parcourt le disque, fait pendant aux murs du son épais de la guitare de manière étonnamment naturelle et donne une couleur nouvelle à la musique de Coilguns.

Est-ce-que celle-ci atteint ce point d’équilibre un peu magique où la musique d’un groupe se met à ne ressembler à aucune autre et où tu as l’impression tout-à-coup qu’elle ne te parle qu’à toi ? Eh ben, c’est à chacun de se faire une opinion, en écoutant ce disque mais surtout, surtout, en allant voir le groupe en live**. Une expérience incandescente qui n’a pas beaucoup d’équivalent aujourd’hui.

*Comme noté par pas mal de chroniqueurs, hé hé.

**Par exemple, le 2 février sur la plateforme des Eaux-vives dans le cadre du festival genevois Antigel.

>>>>>>>>>> COILGUNS

Welldone dumboyz, « Tombé dans l’escalier » (Repulsive medias, No way asso, 939K15)

Découverte de ce groupe orginaire de Belfort avec cet album. Les huit titres qui le composent sont totalement indéfinissables mais brillent par leur énergie et leur spontanéité.  Stoner gueulard pour le gros son, noise pour la (dé)constrution foutraque et les plans absurdes et toujours blues détraqué et débraillé dans le fond. On ne sait jamais trop à quoi s’attendre. On ne s’embarasse pas de cohérence mais on préfère en foutre partout à fond la caisse, à l’image de l’esthétique gluante de la pochette. Lorsque le rythme ralentit (The hole), c’est pour sonner comme un Nick Cave pochetron et agressif. Elle se permet toutes les bizarreries, un Black space aux ambiances à la Pink Floyd, un Kim plus expérimental et même une derniere Bald story accoustique avec des voix qui chevauchent tout ça avec panache, notamment dans Tombé dans l’escalier, probablement le morceau que je préfère. Ce groupe a son propre truc, il sonne comme lui-même. Une engeance qui se fait rare. Je vois sur leur site que c’est leur huitième enregistrement et qu’il sortent des disques depuis plus de 10 ans. Merde, si ça se trouve, c’est un groupe culte !

>>>>>>>>>> WELLDONE DUMBOYZ

>>>>>>>>>> 939K15

Videoiid, « Sovtek zoo » EP

On peut dire que cette deuxième sortie du trio franco-suédois Videoiid s’est faite dans la plus grande discrétion. Pour tout dire, je ne crois pas avoir vu passer une seule chronique mais il faut préciser qu’il s’agit d’une cassette réalisée, il me semble, à l’occasion d’une tournée en Espagne. Un nouveau guitariste est d’ailleurs venu prendre la place d’Arvid – lassé par les tournées, justement – auprès de Sarah (guitare, voix) et Frank, alias Sheik anorak (batterie, voix).

Pour le reste, les trois titres de cette cassette sont dans le droit fil du premier enregistrement, à savoir une noise virulente et dissonante sur laquelle plane le spectre d’Arab on radar. Peut-être même que ces trois morceaux gagnent encore en cohérence et en efficacité, avec des structures à la simplicté toujours plus assumée – un morceau = un riff poussé vers son autodestruction – et des voix particulièrement bien posées, que ce soient les vociférations aigues de Sarah ou les incantations détraquées à la Eric Paul de la voix masculine.

Nécessairement discret au milieu des nombreux projets qui occupent ses membres, on devrait avoir des nouvelles de Videoiid dans pas trop longtemps, vers mars. La cassette risque d’être bien usée d’ici là.

>>>>>>>>>> VIDEOIID