« Power (metal) to the people » : interview DRONE TO THE BONE

Est-ce qu’il existe vraiment, ailleurs, un équivalent de Drone to the bone ? One-man collectif genevois déversant un flot quasi continu de concerts dantesques, électron libre fouillant sans relâche les entrailles de l’underground mondial pour en extraire et propager des pépites. Découvert en 2014 avec le concert Suma/Rorcal/Intercostal, c’est un fil qu’on n’a cessé de dérouler et de suivre. Du black-metal d’avant-garde au hip-hop expérimental, de la noise torturée aux folk songs hantées ou au post-rock contemplatif – à ce niveau, ce n’est plus de la programmation, c’est de l’art. Ou juste un gars qui fonctionne à l’instinct. Les 10 ans de l’asso approchant – qui seront fêtés dignement par 10 jours de concerts en octobre 2019 -, l’idée d’en savoir plus et d’interroger Bruno me tournait dans la tête, quand je suis tombé sur cette interview longue et fouillée et découvrait que STN zine – fanzine genevois publié sur papier dont on reparlera très bientôt – avait fait le job ! Restait plus qu’à contacter Trvs et Laar  pour leur demander si je pouvais la relayer sur Rad-Yaute – ce qu’ils ont accepté avec empressement. Merci encore à eux. En avant.

Présente-toi brièvement, dis-nous qui tu es et ce que tu fais…

Salut ! Bruno / 34 ans /bibliothécaire / père de famille /musicien / gentil organisateur /passionné / un peu fou. Drone to the Bone est mon troisième “enfant”, si je puis dire, que j’élève avec ardeur depuis bientôt 10 ans.

As-tu des activités musicales ou artistiques ?

J’ai joué pendant 11 ans au sein de Rorcal, doom / black metal, de Genève. Mais plus rien sur le feu depuis deux ans (même si ça me démange grave).

Qu’est-ce que Drone to the Bone ?

Drone to the Bone c’est à ce jour quelques 150 concerts organisés sur Genève pour près de 250 groupes originaires des quatre coins de la Planète. Drone to the Bone c’est une passion immodérée pour le Doom, le Sludge, le Black Metal, la Noise, mais pas que. En 2019, Drone to the Bone fête ses 10 ans et c’est super.

S’il faut causer origines, ça remonte à loin. On a commencé à organiser nos premiers concerts dans les squats de la région au début des années 2000, avec les copains (sous l’égide de Sigma Records), puis de fil en aiguille on a investi les maisons de quartier, tous les espaces alternatifs qui voulaient bien nous recevoir (Artamis et j’en passe), pour terminer à L’Usine, « comme des grands ». Il y a eu une grosse pause – en tout cas pour ma part – parce qu’à un moment donné j’avais moins le temps et surtout moins l’envie de le faire, puis je m’y suis remis. On a monté une nouvelle asso en 2009 avec d’autres copains (Stone Cult), mais je m’en suis finalement très rapidement détaché ; devoir discuter et argumenter avec trois personnes à l’époque si on faisait tel ou tel groupe ou non m’a bien gavé… il faut dire qu’on avait pas forcément tous les mêmes envies et que nos affinités musicales en fin de compte ne coïncidaient pas toujours, ce qui au final, en ce qui me concerne, était plus frustrant qu’autre chose. C’est à ce moment-là que je me suis ouvertement lancé dans l’aventure Drone to the Bone, à la fin 2010. Un petit radeau sur lequel je suis seul maître à bord. Seul à décider de tout, selon ce que j’ai envie de faire ou non. Zéro compromis, zéro blabla ; juste une passion que je suis comme un mantra, et un dévouement que je continue de cultiver jour après jour. Si j’ai envie de faire un gig de Funeral doom, je le fais. Si j’ai envie de faire une soirée Hip-Hop, je le fais. Si j’ai envie de faire un sombre groupe du trou-du-cul du Locle ou Dieu-sait-où qui potentiellement n’intéresse pas grand monde à part moi, je peux le faire aussi. En règle générale je m’entends assez bien avec moi-même alors c’est cool ; pas de temps à perdre en tergiversations, réunions, concertations ou je ne sais quoi. Si je veux vraiment faire un truc, je me sors les pouces du cul et j‘y fous.

La rumeur dit que tu travailles tout seul. On te jure qu’on l’a entendu. Même que parfois on la propage nous-même ! Est-elle vraie ?

Rumeur ou pas, tout ce qui importe à mon sens c’est que les choses se passent, peu importent la voie et les moyens pour y arriver et peu importe qui est derrière en train de pousser pour le faire, accessoirement. Après tout, il faut bien que les choses se passent, sinon on fait quoi dans cette Ville morte ? Je ne pense pas que Genève soit une ville plus morte qu’une autre, hein, ce serait du domaine de l’insulte que de prétendre une chose pareille quand on voit l’offre culturelle gargantuesque. Mais sans le nombre incalculable de passionnés qui font vivre la scène, la Genève “alternative“ qu’on connaît tous ne serait plus qu’un vieux souvenir inscrit dans les mémoires des Anciens. Ceci étant, la rumeur dit vrai. Drone to the Bone c’est moi (et inversement). Mais j’ai de précieux amis dans mon entourage qui répondent toujours largement présent lorsque j’en ai besoin, soit pour filer un coup de pouce à la caisse, au bar, faire le son, faire à manger, ou bien juste boire des coups (après tout on est aussi là pour rigoler ou bien ?). Pour le Helvete Underground en 2014, par exemple, j’étais loin d’être seul (même si la prog intégrale reposait sur moi), idem pour les Geneva Doom Days en 2017. Pour dire vrai, parce que je trouve important de le préciser, je suis quoiqu’il en soit rarement seul à faire le merdier de A-à- Z, dans la mesure où les lieux qui m’accueillent ont pour la plupart leurs propres équipes qui participent largement à ce que toutes les choses se passent à la cool. La prog, néanmoins, est toujours de mon ressort ; ou en tout cas dans 99% des cas, puisque Drone to the Bone tape aussi l’incruste de temps à autres sur quelques collaborations ponctuelles comme ça a été le cas sur les concerts de Marika Hackman, Russian Circles, Scott Kelly ou bien The Varukers plus récemment.

Concernant le choix des groupes, est-ce toi qui les démarches ou parfois est-ce que les groupes eux- mêmes viennent te proposer leurs services ?

Je reçois des dizaines de mails, tous les jours. Ce qui est plutôt cool mais qui peut quand même devenir vite chiant, dépendant les propositions. Sans compter le fait que j’écoute absolument tout ce que je reçois et que je m’impose de répondre à toutes les sollicitations (même si des fois ça me prend des semaines pour tout absorber). Je constate qu’au fil des années Drone to the Bone est devenu un incontournable pour des dates de “Hard” sur Genève et que du coup mon adresse e-mail se retrouve malgré moi sur pas mal de listes de plus ou moins grosses agences de booking. C’est souvent bienvenu mais des fois je reçois vraiment des propositions qui ont rien à voir avec le schmilblick ; je me suis pas encore décidé malgré les sollicitations à me lancer dans le Ska, la chanson française ou bien la Techno indus russe, par exemple, tout comme je me tamponne le cul de faire un énième band Pagan death mélodique à tendance viking-queer symphonique antifasciste. D’un autre côté, je reçois également pas mal de mails en provenance de groupes directement, de plus en plus. Ceci dit, je démarche malgré tout aussi pas mal par moi-même ; dès que je découvre un band qui m’intéresse, je prends contact et je présente Drone to the Bone. Après, à priori, les choses suivent leur cours et, tôt ou tard, on finit par bosser ensemble. Idem pour ce qui est des dates de dernière minute, quand il s’agit de remplir un day-off sur une tournée, par exemple. Dès que je vois une possibilité, aussi folle et improbable soit-elle, je balance un mail ; c’est d’ailleurs comme ça que des monstres comme Church of Misery, Portal ou Acid King se sont retrouvés ici en plein été, alors que tout était officiellement fermé, devant un parterre d’une centaine de personnes, en conditions DIY totales, et qu’ils sont repartis avec passé 1000 balles chacun sur un plan aux entrées… il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour qu’on chope Neurosis et Eyehategod dans des conditions similaires l’été dernier! Pour ce qui est de mes sources, enfin, elles sont tout ce qu’il y a de plus banal. L’inspiration peut venir d’écoutes compulsives au hasard de la toile, de découvertes au gré d’un concert ou bien via des zines spécialisés ou en papotant avec les copains tout simplement. Comme n’importe qui, je présume ; mais comme je suis un type plutôt ouvert d’esprit, cela permet sans doute d’avoir des horizons plus vastes que le “métalleux” ou le “coreux” lambda.

Y a-t-il des styles, des groupes que tu refuses de programmer ? Ou comment choisis-tu les groupes ? Y a-t- il une sorte de « ligne éditoriale » ?

Il n’y a pas de “ligne éditoriale” à proprement parler. Même si mes préférences me poussent à programmer majoritairement des trucs qui “chient à mort”, comme on dit dans le jargon. Je surkiffe le gros gros Doom, le Funeral doom en particulier, le Sludge bien épais, et certaines formes de Black metal. J’aime bien aussi le Hardcore quand c’est bien sur la brèche, les trucs qui partent dans tous les sens et tout ce qui a un petit côté Noise. Mais j’écoute aussi beaucoup de Hip-Hop, de Drone, j’aime bien la Folk quand elle est bien dark. Le Rock psyché quand ça me fait triper. Le Grind bien extrême quand chuis de mauvaise et que j’ai envie de casser des trucs. La Harsh noise quand c’est bien viscéral. Le Post rock quand je sens que ça m’emporte. Des tas de choses, vraiment, selon l’humeur générale. Je me suis même surpris cet été à programmer un récital de piano en mode sauvage au bord du Rhône pour The Eye of Time (un des tout grands moments de cette prog 2018, d’ailleurs). Grosso-modo, je programme ce que je sens, quand je le sens, sans aucune retenue et sans aucun autre but que celui de me faire plaisir. Après si les gens suivent, tant mieux, ça me rend d’autant plus heureux, pour les groupes que j’accueille, surtout. Mais le principal pour moi c’est de ramener des artistes que j’ai envie de voir. Point final.

Quels sont tes liens avec les scènes locales ? Est-ce que tu essaies d’encourager les groupes de la région avec DTB ?

Encourager les groupes de la région n’est pas un but en soi, à proprement parler, il y a des tas d’autres acteurs dans la scène qui se sont fixés cet objectif, et qui font largement le job. Mais vu la quantité d’artistes absolument incroyables qui nous entourent, il n’y a vraiment aucune raison valable pour quiconque de ne pas soutenir le merdier ! J’en fais par conséquent un “poing” d’honneur à apporter moi aussi ma modeste pierre à l’édifice. J’aimerais bien dans la mesure du possible proposer un groupe suisse sur chacune de mes dates, systématiquement, ça c’est vraiment quelque chose que j’aimerais pouvoir faire. Je sais par expérience à quel point c’est chaud de trouver des dates tant que t’as pas atteint un certain “level” de réputation ou que t’es trop “hors-cadre”, alors si je peux aider, quand c’est possible, je le fais. Mais ça reste toujours sur le même principe, j’invite personne juste pour rendre service, parce que c’est des copains ou je ne sais quoi ; il faut que la musique me parle un minimum. Comment je pourrais « vendre » mes concerts si j’y crois pas à 10’000 ? Dans la réalité, après, c’est malheureusement un principe souvent compromis (celui d’avoir des groupes locaux à tous les coups). Le fait est que la plupart des artistes que j’accueille sont des groupes internationaux et qu’ils tournent rarement seuls ; si on ajoute en plus le fait que mes dates se déroulent majoritairement en semaine (du dimanche au jeudi), c’est pas toujours possible ou bien souhaitable pour les salles d’accueillir un band supplémentaire. Sans parler évidemment de l’aspect financier qui reste parfois un frein non négligeable car, même si beaucoup de groupes (notamment à Genève) sont ok de venir pour une tape dans le dos, une bonne bouffe et des bières fraîches, c’est toujours délicat de ne pas pouvoir, au mieux, leur filer plus qu’un “vulgaire” défraiement pour l’essence (et ça c’est quand il reste un peu de sous dans le budget).

On s’est amusé à regarder l’évolution du nombre de concerts depuis la création de DTB. On passe de 1 en 2010 à plus de 25 en 2018… Comment est-ce que tu arrives à maintenir ce rythme ?

Chaque année, je me fais avoir, à vrai dire. Je me dis toujours à chaque début de saison que je devrais fairemoins de dates (genre, une par mois, pour me préserver un minimum) mais au fur et à mesure que les semaines passent, des opportunités se présentent et de fil en aiguille je me retrouve avec des mois (voire des semaines !) où je me tape en fin de compte trois / quatre orgas d’affilée ! Ce qui, en raison de ma vie privée et professionnelle n’est pas toujours simple ; il faut dire que Drone to the Bone n’est évidemment pas mon job (d’ailleurs je serais bien dans la merde si ça l’était, y a pas de fric à se faire dans ce « bizness »!). J’ai deux enfants, un « vrai » boulot, une famille et un emploi du temps largement bien rempli. La vie est cool, franchement, mais il faut des fois bien jongler ; entre les « obligations » du quotidien et mon incorrigible tendance à vouloir tout faire, ça tient parfois du miracle d’arriver à tout goupiller. En vrai, je me fatigue moi-même, comme un grand, à vouloir tout enchaîner comme si j’avais 20 ans alors que les lendemains de veilles sont de plus en plus rudes puisque, quoi qu’il advienne, il faut se lever à 6h du mat’ 5 jours sur 7 pour s’occuper des kids et aller bosser. Après, ma foi, je dormirai quand je serai mort, comme on dit !

Il y a une deuxième chose qui nous impressionne avec DTB : les entrées de concerts toujours proposées à prix libre (en tout cas le plus souvent). Est-ce un principe qui te tient à cœur ?

Si ça ne tenait qu’à moi, tous les concerts Drone to the Bone seraient effectivement en prix libre. Mais ça, ça dépend essentiellement des lieux qui m’accueillent.

Ce n’est pas très élégant mais la question des sous se pose. Est-ce que le fait de proposer l’entrée à prix libre te permet d’avoir des fonds suffisants pour continuer tes activités ? On se dit que ton point de vue sur cette question encouragerait peut-être plus de personnes à le faire et donc à dédiaboliser ainsi le concept bienveillant de la confiance et du partage !

Le prix libre a pour avantage que chacun, peu importe ses moyens, peut se permettre d’aller aux concerts, ce qui, à mon avis, est plus que cool. Les gens ont pas nécessairement besoin de scruter leur budget au centime près en se disant qu’ils ne peuvent se permettre que telle ou telle sortie et ça, à mon sens, vu la surabondance de l’offre culturelle de la région, est un sacré plus pour maintenir la scène active ou en tout cas encourager les gens à sortir de leur cave. Après, prix libre ou non (et ça c’est encore un autre débat), beaucoup de gens, fondamentalement, en ont rien à foutre et préfèrent rester chez eux ou faire autre chose (chacun son truc après tout). Des lieux comme La Makhno, à L’Usine, fonctionnent sur le principe du prix libre pour toutes leurs soirées. L’expérience montre que ça fonctionne plus ou moins, les gens au final dépensent peut-être un peu moins à l’entrée et un peu plus au bar (ceux qui ont les moyens en tout cas). Les choses s’équilibrent, dans un sens, mais c’est totalement tributaire de la “morale” et des possibilités de chacun. Ceci dit, j’ai beau être un idéaliste de premier ordre, je ne suis pas certain que le principe puisse s’appliquer partout et pour tout type d’événements non plus. Pour parler finances, enfin, Drone to the Bone n’est pas coté en bourse. Je ne possède pas d’actions non plus que je pourrais faire fructifier pour les réinjecter dans le “Hard”. Drone to the Bone ne bénéficie pas de subventions non plus. Pas non plus de généreux mécènes pour alimenter financièrement toutes ces folies. J’ai surtout la chance, pour être honnête, de bosser avec des lieux qui, comme La Makhno, Kalvingrad, L’Undertown et L’Ecurie, me font confiance et peuvent se permettre de « prendre des risques » à ma place, dans une certaine mesure. En gros, je négocie cachets et conditions avec les groupes ou les agences de booking, à la suite de quoi je fais des propositions aux salles, voir qui potentiellement veut / peut m’aider à faire en sorte que les choses se passent sans que j’aie à casser ma tirelire. Il ne me reste ensuite “plus qu’à” faire de mon mieux pour que ça marche, que le public suive et que tout le merdier mis en place pour y arriver ne soit pas “vain”, si je puis dire (dans le sens économique du terme, on s’entend). Parce que le fait est que Drone to the Bone n’a pour ainsi dire plus de fonds propres à disposition depuis des lustres. Le fric que je mets dedans quand il le faut vient de ma poche. Le seul moment où j’ai réussi à mettre des sous de côté pour Drone to the Bone, à vrai dire, c’est en 2014 quand j’ai organisé une série de concerts de soutien au H elvete Underground (un festival sur trois jours intégralement consacrés à la scène black metal helvétique) ; j’avais réussi à l’époque à rassembler un petit pactole que j’avais réinjecté illico en promo, affiches, caterings d’accueil et un ou deux cachets…

Tout ça c’est de la cuisine interne, au final, mais il s’agit de faire des “projections” et des suppositions et des calculs d’épicier en essayant d’être le plus réaliste possible et de trouver le moyen de faire en sorte que les choses se passent sans ruiner ma fortune personnelle et la fortune des lieux et assos qui accueillent mes événements. Le tout en veillant à ce que les artistes s’y retrouvent eux aussi, évidemment. Ça a peut-être pas l’air bien compliqué expliqué comme ça mais ça l’est bien plus qu’il n’y paraît en réalité. Il ne s’agit pas de présenter aux salles qui m’accueillent un show comme un “sold-out” potentiel alors qu’on navigue la plupart du temps à vue et que le public potentiellement intéressé par les concerts qu’on fait est en baisse constante depuis des années ; il n’y a qu’à penser à la misérable dizaine de personnes qui sont venues voir Mantar, Bell Witch ou Årabrot il y a quelques années et voir les foules que ces mêmes groupes déplacent maintenant… il n’y a pas de règles sur lesquelles s’appuyer. C’est d’ailleurs une réalité assez merdique qui fait qu’on ne peut plus vraiment se permettre de prétendre sortir des “gros” cachets, même pour les plus « grands » noms de l’Underground qu’on reçoit parce qu’on ne sait jamais comment les choses vont finir par tourner ; c’est un truc à devenir fou, des fois !

Mon but n’est pas de devenir le roi de l’entourloupe et de faire croire aux gens avec qui je bosse que tout ce que je leur propose est formidable et que ça va remplir leur salle, au contraire. J’essaie de vendre le bordel tout en étant le plus transparent possible, aussi bien avec les groupes, les agences de booking et les salles avec qui je collabore. La réalité de la scène est assez inquiétante et la santé des clubs à l’heure actuelle est bien fragile, si on y pense au final ; c’est à se demander sincèrement si, tôt ou tard, certaines agences de booking – et par conséquent les groupes qui vont avec – ne vont pas simplement finir par faire l’impasse sur des dates en Suisse parce que le public ne suit plus ou en tout cas pas suffisamment. Sans parler des clubs qui eux aussi évidemment paient lourdement le tribut de ces baisses de fréquentation. Ce n’est pas un hasard, c’est certain, si la plupart des orgas et assos actives dans la place finissent par poser les plaques au bout d’un moment…

Après, heureusement, les moments de kiff en ce qui me concerne sont d’une puissance telle que je finis rapidement par dédramatiser et passer outre les moments de doute, les galères et les déceptions. Sinon je crois bien que j’aurais déjà posé les plaques à mon tour depuis un sacré bout de temps.

Tu sembles être actif uniquement à Genève. Est-ce un choix ? Est-ce que le fait d’être à Genève pose moins d’obstacle par rapport à d’autres villes ? Et quels sont les acteurs avec qui tu travailles ?

Je suis actif à Genève uniquement, oui. J’y suis arrivé quand j’avais 8 ans, j’y vis depuis pas mal d’années, du coup. J’y ai grandi, je devais avoir 15 ou 16 ans quand j’ai été voir mon premier concert à L’Usine, je contribue à la “scène” depuis bientôt 20 ans, déjà ; ça fait un sacré bout de temps, maintenant que je regarde un peu dans le rétro ! Genève est un peu devenu ma “Ville natale”, en quelque sorte, et je m’y plais vraiment pas mal. Je connais à peu près tout le monde, si on peut dire, ce qui pour le coup facilite franchement grandement les choses quand on fait ce que je fais. Si je devais tout redémarrer à zéro ailleurs ce serait clairement une autre paire de manches ! Je bosse avec pas mal de monde, de L’Usine à L’Ecurie, l’Undertown, La Reliure… sans parler des connexions avec divers autres lieux et assos de la place comme Urgence Disk, l’Axe du Mal, Kalvingrad, Peg!, Bad Mood, LiveGeneva TV, le Collectif nocturne, le mouvement Prenons la Ville et des tas d’autres gens super. Genève est un foutu carrefour depuis des décennies pour les scènes punk / rock / hardcore etal et affiliés et c’est une tradition que j’essaie de contribuer à faire perdurer même si, en règle générale, hélas, comme partout en Suisse apparemment, je me répète, le public peine à se renouveler.

Est-ce qu’il y a d’autres acteurs avec qui tu collabores hors frontières genevoises ou même suisses qu’on n’aurait pas vu ? Aimerais-tu étendre tes activités à d’autres villes ?

Au fil des années, j’ai construit un assez gros réseau, c’est sûr ; réseau qui dépasse largement les frontières helvétiques, d’ailleurs (à force de bourlinguer avec Rorcal, notamment). Après c’est pas dans mes plans de monter des satellites Drone to the Bone dans d’autres villes ou de me lancer dans une agence de booking, par exemple. Je continue d’exploiter et d’entretenir ce réseau, c’est sûr, en mettant en place de temps en temps des séries de dates pour des groupes que je reçois à Genève comme je l’ai fait pour Suma en 2014 avec une date supplémentaire à Bâle ou bien pour Leng Tch’e cette année avec une date à Winterthur et une autre à Strasbourg, mais ça s’arrête là. Drone to the Bone ça se passe à Genève pour le moment et c’est déjà bien assez de boulot comme ça.

Pour parler connexions, ceci dit, elles sont multiples et beaucoup trop nombreuses pour être énumérées. J’ai une profonde admiration pour tout ce que fait Damien à Urgence Disk, le shop de disques de L’Usine, à Genève. Idem pour les copains d’Hummus Records à La Chaux-de-Fonds, l’équipe de Deep Drone à Bâle… Ceci dit, je tiens à jour une liste assez conséquente sur mon site alors il n’y a qu’à suivre les liens pour connaître l’étendue de cette joyeuse constellation qui ne cesse de s’étendre.

Y a-t-il des obstacles auxquels tu es confronté parfois ? Par exemple, est-ce que des défenseurs des bonnes valeurs de la croix à l’endroit t’envoient des courriers menaçants pour te faire savoir que tes concerts sont un peu trop sombres et t’accusent de faire la promotion du Satan ?

J’ai jamais eu de soucis ce type, et je le regrette parce que ça m’aurait beaucoup amusé. Mais certains groupes que j’ai programmés ont été taxés de “nazis” (à tort selon moi, sinon il est évident que je ne les aurais pas accueillis), ce qui à mon sens est bien plus sérieux et problématique et qui m’a d’ailleurs valu quelques problèmes à un moment donné avec certaines salles. Après, l’affaire est close alors je ne m’attarderai pas davantage sur le sujet et je ne donnerai pas de noms non plus.

Le seul véritable obstacle, et pas des moindres, est une grande constante pour toutes celles et ceux qui se démènent pour organiser des trucs : la galère du manque de lieux…

Les questions un peu feelgood maintenant : quel(s) est/sont le(s) concert(s) dont tu es le plus fier/content/qui t’ont le plus fait kiffer ?

S’il fallait n’en choisir qu’un, je dirais Sourvein en 2011 ; mo-nu-mental. Il y a d’ailleurs encore une ou deux vidéos qui traînent sur le Tube et qui font du bien quand je me dis que les gens suivent pas comme j’aimerais et que ça me fait chier. Mais il y a bien trop de kiffs chaque année ! Eagle Twin en 2010, Saviours en 2011, Hexis et This Gift is a Curse en 2012, Meth Drinker et Graves at Sea en 2013 (dire qu’on était genre 12 à cette soirée !) … SubRosa et Darkspace en 2014, Portal et Impetuous Ritual en 2015… Oddateee, Sole et Årabrot en 2016… Oranssi Pazuzu, Impure Wilhelmina, Jozef van Wissem, Coilguns… des très grands moments à chaque fois ! Jucifer et Walk Through Fire en 2017, Eyes, Svartvit et Dark Buddha Rising en 2018… Pfff. Beaucoup trop de gens cool et de concerts mémorables ! Et la liste ne cesse de s’allonger, année après année, c’est d’la folie !

Et la deuxième question un peu bitchy mais en quelque sorte feelgood aussi, quel est/sont le(s) concerts qui t’ont posé le plus de problème/que tu as détesté organisé/qui te font dire « oh merde, j’espère qu’ils ne sont pas comme ceux-là » à chaque nouveau concert ?

Je ne regrette absolument rien de ce que j’ai fait. Mais il y a bien eu deux ou trois accrochages notamment sur des dates pour des groupes de black metal dont je me serais bien passé. Des groupes que je ne referai pas, à priori (quoique je ne suis pas un type très rancunier), mais par respect pour les protagonistes je tairai leur nom. Et puis de toute manière c’est passé et on ne peut plus rien y faire, ça sert à rien de remuer la merde.

Depuis ces “incidents”, ceci dit, à chaque fois que je reçois des groupes de black metal (même si c’est somme toute assez rare), je crains de me retrouver avec le même genre d’abrutis. Après si vous voulez absolument des noms on peut en causer autour d’une mousse, hein, c’est pas un secret d’Etat non plus mais il n’y a aucun intérêt, ni pour moi ni pour les personnes concernées, à chier dans la soupe publiquement. Au fond, même si parfois je peine à avaler la pilule, je pense qu’on est tous humains et que des fois on peut faire ou dire d’la merde ; j’aime à croire que les gens peuvent changer, c’est pas parce qu’une fois tu t’es comporté comme un connard que tu seras un connard toute ta vie.

As-tu une anecdote ou aventure que tu aimerais partager ?

Il y en a un paquet mais il y en a une qui m’amuse beaucoup. C’était plutôt angoissant sur le moment mais une fois que c’était passé on a bien ri. Une date de 2015, quand Jozef van Wissem s’est rendu compte que son luth s’était cassé durant le voyage, un dimanche, et que tous les luthiers de la ville étaient soit fermés soit absents. Sans compter que le luth s’était brisé pile entre le haut du manche et le chevillier (la tête) ! Des dizaines de coups de fil pour essayer de trouver un luth de rechange, en vain. On a fini par fixer tout ça à la super-glue, trois heures avant le concert… A chaque pause entre les morceaux, Wissem accordait son luth et à chaque tour de cheville on serrait les dents de peur que ça pète à nouveau !

Il y a aussi eu la fois où Supayniyux ont repeint les murs et le sol de La Gravière avec quelques litres de sang de cochon… la fois où Impetuous Ritual ont bouché la douche avec de la boue et des feuilles mortes…

Est-ce que tu aurais envie d’étendre les activités de DTB ? Par exemple, lancer un label, organiser un festival ou avoir ta propre salle de concert ? En gros, quels sont les projets qu’il t’intéresserait de réaliser ?

Des festivals, j’en fais de temps à autres ; il y a eu le Helvete Underground en 2014, un festival intégralement consacré à la scène black metal helvétique, il y a aussi eu deux éditions des Geneva Doom Days, l’une en 2013, l’autre en 2017, un festival plutôt orienté doom et black metal avec quelques incursions hip- hop lors de la seconde édition. Après ce n’est pas un but en soi, j’ai pas l’intention chaque année ou tous les 3, 4, 5, 6 ans de réitérer la même formule. Un label, je ne crois pas que ça me tente plus que ça mais je n’y ai jamais vraiment pensé. Peut-être un délire du genre « print on demand » comme ça se fait actuellement pour les livres aurait un intérêt à être développé ? Je pense à voix haute, j’en sais rien.

En revanche, à terme, avoir une salle sous la main ne serait pas de refus. Pas que j’estime le mériter plus que d’autres, au contraire, mais une salle supplémentaire, avec une petite jauge, qu’on partagerait entre divers acteurs de la scène, rendrait bien service à toute la communauté c’est certain. Pour le moment, dans tous les cas, j’organise des dates à gauche à droite sans me poser trop de questions et ça va bien comme ça. Affaire à suivre.

Tu es libre d’ajouter ce dont tu as envie à cette interview ! Fanzine libre, on fait et on dit ce qu’on veut !

Merci pour cet espace de liberté. Vous êtes supers ! Continuez ! Le bon sens voudrait que je m’étale ici sur la nécessité de soutenir les scènes locales et tout le blabla. Mais je pense que vous êtes bien assez grands pour en tirer vos propres conclusions. Gloire à Satan et tous les activistes. Drone to the Bone est Amour.

 

>>>>>>>>>> DRONE TO THE BONE

V13, « Zone de silence » EP

Sorti dans la plus grande discrétion en novembre dernier – info diffusée par le groupe, pas de label, chroniques rares -, ce EP est le 4e disque de V13. Six années et un nouveau bassiste, également aux claviers, le sépare du précédent album. Il était enregistré chez Albini à Chicago. Celui d’avant à Genève chez Morratel. Celui-là a été mis en boîte à Bourg-en-Bresse. Retour aux sources.

Une matière dure et sombre. Des explosions de rage froide qui alternent avec les accalmies lumineuses ou embuées. Une écriture tranchante, ciselée, qui taille des contrastes forts, joue la lenteur pour encore plus de détermination – pour, comme le dit le groupe, ne frapper qu’un coup. Plus cohérents et matures  peut-être que les précédentes productions du groupe, les cinq titres de ce EP ont tous un air de famille marqué et pourtant se distinguent très nettement, tant l’écriture creuse chaque idée jusque dans ses retranchements, taille chaque riff jusqu’à l’épure. La guitare slide titubante de Remède. L’intervention efficace et décisive des claviers, ses ornements soyeux sur la reprise de Gainsbourg, L’Hôtel particulier. La basse de Dédale, sinueuse comme les dubs nocturnes de Hoover, puis la longue montée en tension dissonante, tournoyante, se tordant sur elle même, prenante comme une nausée.

Et la voix, parfaitement cohérente avec cette écriture au cordeau. Textes évocateurs, fragmentaires. Goût pour le mot rare. Voix blanche. Phrasé raclé dans lequel on entend toujours l’écho lointain de Noir désir. Il y a pas de mal. Mais auquel on peut aussi trouver une parenté avec d’autres formations marquantes du rock d’ici, passées ou actuelles. Diabologum, les grenoblois de Varsovie ou – pourquoi pas – Amanda woodward.

Un peu ascétique de premier abord, « Zone de silence » se fait peu à peu familier. Les contrastes finissent par s’éclaircir, on y trouve sa place et l’intérêt pour ce groupe de caractère fait peu à peu place à l’envie impérieuse de les voir sur scène.

>>>>>>>>>> V13

« Long distance noise-rocker » : an interview with Xavier ( SONIK fanzine/ Perte & Fracas webzine)

It’s probably hard today to imagine how vital fanzines were in underground culture back in the 80s and 90s. These cut and paste magazines were almost the only source of knowledge and information and making a fanzine was almost as cool as playing in a band. It could open  a whole new world of bands and scenes to you and that’s exactly what SONIK did for me. It introduced the hardcore-punk kid that I was to music that sounded similar but not quite. Music with rythms weirder and more intricate, music that could borrow from jazz or experimental or electronic music. I became familiar with names like Sabot, Zeni geva, Dog faced hermans, Heliogabale,  Pain teens or Melt Banana, among many, many, many others. More than 20 years later, Xavier is still publishing like a madman on his webzine Perte & fracas about the weird punk that he loves and so missing the chance to interview him was just unthinkable – even though this is just an email interview. Big, chunky answers, raw, honest and passionate, like you would expect. Thanks a million, Xavier.

The number of reviews you publish is impressive ! How do you find the time to listen to all those records and write about them ? Errr… You do listen to them, don’t you ?

Thanks to iron discipline and a perfectly healthy way of life. And also an amazing professionalism that makes me actually listen to all those records, yeah. Unfortunately, at times. In fact, I listen to music from morning to evening, all the time, whatever the weather and through whatever means the modern world has made available to us, even if, in the end, it’s my good ole record player that gets the most use. I think I just love that. It’s been almost 30 years I’ve been writing reviews so it’s like a daily gymnastics routine that has become really easy (most of the time), like a second skin, like eating or pissing, it doesn’t take much time, as opposed to listening to the music. There, I can be quite long before starting the review of a record, I like to think I know the record perfectly even if that’s impossible. So the reviews often come out late after the releases but I don’t care, there’s no hurry. Then again, reviewing a record is by no means a difficult job. Years ago, I bumped into this book by rock journalist Alain Dister with this quote on the back cover that said something like « Any fucker can write about rock’n roll ». I fully agree with that. And he said that at the beginning of the seventies when the internet, all the blogs and webzines hadn’t come into existence yet, whereas nowadays anyone can give their opinions really easily. A real visionnary, that guy.

Let’s come back to prehistory : can you tell us about the transition between your fanzine SONIK that you were doing through the 90s and Perte & Fracas ? What brought about that transition to the digital medium ?

Time and money ! SONIK stopped at the eighth issue in May 1996. It was around 120 pages, with a print run of 500 copies, the cover was in colour and each copy cost me 25 francs (around 4 euros, for the youngest readers !) and I used to sell it… 25 francs ! I’ve always been such a brilliant manager. At the time, 25 francs was already a nice sum of money (the price of a 7 inch, or even more) and selling it at a higher price would have been too much. And as I had to send it at my own expenses through the post to various distribution places thoughout France, I was losing too much money. Just a pack of 10 copies cost me 50 or 60 francs, so that was it, I closed up shop, sadly… Some time later, Internet started to be available to the public and with Kfuel – the collective I’m part of – we built up a site to publicise our activities – mainly the organization of gigs. That was when I was able to resume writing reviews, by creating a zine section on the site – that was around 1997. That’s actually the reason why you can find loads of reviews on P&F spanning the 1996-2003 period, whereas the webzine only started in 2004. I had brought back all the reviews I had written to have some content right at the launch of the website. So, that’s what it is : money, publishing on the internet made so easy, making your stuff available to the whole world in just one click, the lack of time, not spending my nights laying out the zines, forgetting about the scissors and the glue. I’m still toying with the idea of putting out a paper version of P&F one day, I’m missing it, maybe once in a year to recap all or most of what has been written during the year but I think I’ll never come round to actually doing it. Except if someone comes up and tells me they are ready to take care of it !

Do digital copies of the issues of SONIK exist ? Is there any place where we can find them ?*

No, not to my knowledge, no digital copy. And don’t count on me to do that, I don’t even have all the issues. Only the templates and in a really bad state at that. However, I learnt recently that the fanzinothèque in Poitiers has all the issues… and also some friends but there, it would be more complicated !

In SONIK, there were extra-musical articles – I remember a whole section on the writer Louis Calaferte – that are not to be found in Perte & Fracas, is there any particular reason for this ?

Time and… Well, no, not money ! I’d like to do much more. More reviews, live reports, articles of all types but, even if I don’t sleep a lot, I don’t manage to. And then, you need to feel the urge to write about something other than music, find the topic that is going to motivate you but, in fact, I don’t think I’m looking for anything. Even if there are plenty of non musical topics that I’m interested in I keep them to myself now. Perte & Fracas is really about music and nothing but music.

You have published a handful of interviews too but the last one dates back from 2014. Is it something that you are not interested in anymore ?

Oh yes, enormously but just like the previous answer : lack of time (except for answering them, hahaha) and laziness. In fact, good conditions to make good interviews are pretty hard to find. When a band comes for a gig, it’s often quite tricky to catch them between balances, dinner, the gigs, in the corner of a noisy backstage area – not to speak of bands who don’t give a shit. On top of that, my English leaves a lot to be desired. If I manage to make myself understood, I don’t get half of what they say (or maybe I should just do French bands?) Better do it through writing then but that has its limits too. You can’t build up on answers, you can’t have a real conversation. I also think I’ve been quite disappointed with some of the interviews I did in the past, not much interesting really came out of them. The best would be to spend a whole day – outside of tours – to have a real chat with a band, with no time pressure, no stress – but I’m dreaming here. And then in the end, to be perfectly honest, when I go to a show, I’d rather drink beers and chat with mates, because musicians, they’re all wankers, ha ha ha !

The art of losing and Oldies – bands biographies, commented discographies and records free to download – are absolutely killer sections. What made you want to do this « historical work » ? Did it have to do wih the fear that some pre-internet bands might fall into oblivion ?

If a record has just been released or if it dates back from a number of years, the principle is the same, the desire to make people discover that record. I don’t give a fuck about the year written on it, there’s no expiry date for good music. During my whole life (and still today), I’ve discovered records long after they came out, records that I still tremendously enjoy listening to. So my point is, if I can get people to discover bands like Glazed baby, Dazzling killmen, Craw, Dog faced hermans and so on, more obscure records that would have deserved more light, why shouldn’t I do it ? In fact, I’m still in the skin of a high-school boy who would trade tapes with his mates at breaktime. Hey, I’m gonna make a copy of that band for you, you’ll tell me what you think and in return they would make me copies of other records, we had a whole traffic in tapes. The only thing is that now we trade mp3 links. I also learnt while talking to people younger than me – but not only – that bands that seem totally obvious to me, that I figured everybody knew, well that wasn’t the case at all. I was totally out of sync ! What, you’ve never heard of Dazzling killmen !!!!???? You don’t know the first two singles of Blunderbuss ??!! Were you living in a cave or what ? Well in fact it’s not suprising at all, not only for a question of age but also because most of those bands in The art of losing or Oldies are rather confidential, only a handful of people were into them at the time when the internet didn’t exist and when it was harder to make your band known whereas now you just put your first demo on Bandcamp and you’re all over the world. So that’s what it is, I hope that with these two sections, younger people can discover plenty of records and older ones can blow the dust off their musical culture or fill in the blanks. No will to make a historical work as you say, even if, with time, it’s starting to look a bit like that and that suits me just fine. No fear either, for all of this is not really planned from my part and in the end I’m just quite pleased that some of the records that I cherish so much can be heard again, that a trace might remain. Having said that, it must be important to some of the bands not to fall into oblivion, some have asked to be portrayed in the The art of losing section… I’ve also managed to get my hands on some records that had never been released because the band had split in the meantime. When the members of the band came across the articles in The art of losing by chance, they spontaneously got in touch with me and were really happy to have a chance to make the recordings that had never been released heard… I even learnt a few years ago that the English band Headbutt had put the article devoted to them in the Oldies section as « official » link on their Discogs page !

Humeur massacrante (« Foul mood ») is a section that I must admit I read with a somewhat guilty pleasure. I can imagine it’s not to everybody’s taste… What does it represent for you ? Do you think that, deep inside, every music fan is a little dictator that thinks he holds the ultimate truth, worshipping certains bands and vilifying others ?

I believe you’re not the only one that reads it with this guilty pleasure, like you say, I have had some feedback in that sense. The more shit you talk about others, the more people love it. Humeur massacrante reveals the darker side of you all !! And yes, it’s not to everybody’s taste. Especially of the bands that are in it, even if most of them takes it really well and even anticipate it when they send me their records and say to me I’m gonna have a good time having a go at them… Well, in fact, I take no pleasure in doing that. First, because I’m forced to listen to those records (a professional to the bitter end!) and sometimes it’s a real torture for my ears ! And because I’d rather spend time writing on music that I like, it’s much easier ! If I started this section, it was to stuff in all the records that I had received (or that I had made a mistake of buying) and that I didn’t like or I wondered why they had been sent to me since they didn’t fit at all with P&F. I could very well have ignored them (I do that sometimes) or bin them straight away (I do that often too) but as people had done the effort to send them to me, I wanted to make the effort to write about them. At the beginning, I was just thinking of writing a few lines, rather neutral and descriptive but it became quickly very boring to do and read. So I started wanting to do it in an ironic way and the idea of Humeur massacrante quickly came to me. But this section is to be read with humour most of the time (and this, lots of bands have understood), with bad faith and a cheesy sense of provocation, stupid humour, a very uncensored and direct way to speak about music, exactly the way you talk about music with friends in a bar. It’s not to be taken too seriously, but then again sometimes it should be… And that will teach some a lesson who send promotional material without being aware of the fundamentals of who they’re writing to. That has always freaked me out.

It’s a way to go against all the hipocrisy that I can read on numerous blogs/webzines that will lick the asses of labels, bands and communication agents with no critical outlook whatsoever, or just copy and paste all the biographical elements that they are stuffed with or are happy with just writing about what they are sent for promotion without ever trying to discover records by themselves or buying their own records, which is why a lot of webzines look alike. Or even fight against some labels or bands that try, artfully or not, to put some pressure on you so that you write positive things about their work of art. No way, I write what I want and you can kiss my ass.

But, above all, I’m the only one who’s responsible for those reviews, positive or negative. I’ve taken care to write on the « Contact » page that « Perte & Fracas only translates the opinions of a humble hard-worker. Read between the lines. Make up your own mind. » I don’t own the one and only truth, it’s just an opinion among other opinions, you can do what you want with it. If someone thinks he holds the ultimate truth, he is a true asshole or maybe his name is Philippe Manoeuvre (which is the same, by the way). I can say plenty of positive stuff or even shower some bands with praise (and that’s the majority of the reviews on P&F, I think) or shoot others down in flames (and sadly they’re often the ones that people remember the best) but in the end it’s only just the point of view of a guy in his Council flat trying to write in the most honest way what he feels when listening to a record. End of story.

Layout from issue 3 of Sonik, butcher style

Perte & Fracas is the exact opposite of typical musical webzine of 2019, stuffed to the mouth with short news, photos, videos. What do you think of that ?

I think that I’m old ! Perte & fracas, an old-school webzine ! Seriously first, I don’t have the technical and artistic knowledge to make a fancy looking website. I make P&F with a version of Dreamweaver that dates back from around 2000, see what I mean ? One day, I’m gonna be seriously deep in shit because of that but as long as it works… On the other hand, I’ve always wanted to make a clear looking website, easy to browse without being overcome with thousands of pieces of information, pictures and of course content is more important than style. So, yeah, nothing very glamorous. I spend more time writing than making super cool looking animations or quizzes involving exclusive listenings… That wasn’t planned at first but now I like the idea that P&F is the kind of site where you stop, you rest, you come back regularly to search, to discover accidentally, off the beaten track, outside of trends, far from the current news or even a little ouside of time. Sometimes I hear that reviewing records is not really useful anymore, when you can just click on a link and listen to what it sounds like, who cares about the opinions of some obscure wannabe writers ? There might some truth in that. But, first, with all the thousands of records that come out, webzines and magazines can act as a filter (subjective, of course) for all the people who don’t have the time or the will to search deeper. And more importantly, I’ve always loved to read about music in general, even music that I didn’t specially like, read about what other people thought about records, learn about bands and so on. I don’t want P&F to become just another news feed about records releases, bandcamp links and youtube videos, cold and without passion, with a mark out of ten for all comment. Speaking about music, that’s important, it’s part of all that rock folklore that I’m in love with. There’s something human behind it all that touches me, the will to go a little bit deeper into that sensation that music gives you, wondering why that record blows your mind, makes such a strong impression on us, how it does speak to you /reach out to us , it’s kind of like giving a little substance to music, a memory that will pass the test of time, a mysticism around music that is important for us to feed.

That’s also the reason why I need to have the actual record between my hands to speak about it and why I take a photo of all the covers. To prove that there are  people behind all this, musicians, sound engineers, graphic artists and so on, who take time, work their asses to make records, visuals, objects that are sometimes really beautiful. Music is not MP3 and JPEG! So yeah, I’ll carry on writing, writing and writing because for me it’s the best way to tell someone to listen to a record, to communicate your desire and your passion.

Your style of writing is really personal and the way you use images to talk about music is sometimes more captivating than the actual listening of the records themselves. Do you write on other occasions than Perte & Fracas ? Have you ever written for magazines ? Has someone ever asked you to do that ?

Thanks for the comment on the writing but the best comment you can make on P&F is « Thanks for making me discover that record or that band » and not on the way it is written. Writing is just a way to make that not too unpleasant, it’s really secondary. And the words, the images that you use, the feelings, the emotions that listening to a record gives to you, the way you look at it, it’s only one part of the problem. The information that you’re giving, the knowledge on the band and the critical outlook you have are more important. The heart of a fanzine is to make people want to listen to such and such a record, not to prove yourself the best writer otherwise you’ve got to stop right now, write a novel or I don’t know what and, personnally, I have absolutely no desire to do that, not to speak of the skills. As I said in the first answer, anybody can write reviews, it’s just a matter of putting yourself to it. The rest of it is practice and perseverance ! As an ad for I don’t remember which sport said, the harder is not to start, it’s to keep going ! So I only write for P&F. I’ve written three or four reviews for a magazine that stopped in 2004, called L’Oeil électrique (done mostly by the guy whose artist name is now John-Harvey Marwanny). Paquito Bolino had also asked me to write something for a zine that he wanted to put out really long ago and I think it never came to being done. That’s all if I remember correctly and nobody else ever asked me anything.

120 reviews from Perte & Fracas

Apart from the pleasure of writing, what does the webzine bring you ?

Errr, the right to answer interviews ? Frankly, I’ve always taken and done P&F with the simple aim to make other people discover bands that I love, present or past. Music and only love of music (beautiful, heh?). I’ve never expected something in return. Now, except a few free records (not enough in my opinion and especially not the ones I really want!), download links (way too many !), to have the huge privilege to listen to the records before they come out, a inter-stellar appreciation that is always pleasant and meeting a few nice people (not too many though, heh!) P&F is good for my daily balance (still lots of room for improvement !), it’s a kind of shelter, a way to escape the harsh and merciless reality of life, a personal world in which I slip really personnal stuff although making people discover records remains the ultimate goal. I do it naturally, I never force myself, taking lots of pleasure in the process, without thinking too much about consequences. I started P&F (and SONIK before that) first for myself because I needed to speak about music – I couldn’t explain it – I have to speak about all these records that I absolutely love and, more and more, to share, in the hope that some people will enjoy the fact that P&F exists. Some collect stamps or get crazy about country western dance. Me, it’s writing about rock’n roll !

Perte & fracas was also a label, the label of one record « The perturbation theroy » by Moller-Plesset. Can you tell us a word about it ? Were there any plans to put out other records ?

That was more the story of some friends that we wanted to help and support. It all started with their first album Rather Drunk Than Quantum that we had put out with Kfuel. After that I carried on on my own when I created perte & Fracas and put out The Perturbation theory. I had plans to put out plenty of other records, to fully throw myself into the adventure of a label but it never came to being done. First because The perturbation theory sold really bad (we still have copies, ask Moller, I gave them the whole lot !), I lost money (the SONIK syndrome…) and more surely I think I didn’t have the will to carry on. If you really have something that is vital to you, you always find the means – money, time and so on – to make it happen, you overcome problems, you get really involved and that just didn’t happen for me… Perte & Fracas, a born dead label, even if you never know, I could fall for something that would make me want to start again…

No more questions… OH YES ! If Jesus Lizard plays in france in 2019, will yo go and see them ? And in 2029 ?

I see you are aware of my passion for Jesus Lizard… The last time I saw them, that was in rennes at the Antipode before the break-up, the first one before the numerous reunions for tours. It’s not really a good memory. Mac McNeilly, the drummer, wasn’t there anymore, it wasn’t even Jim Kimball but an obscure and you could feel the end was near, just a routine gig. But all the feedback on their many reunions are really good so if they play in Rennes I couldn’t help myself and would go and see them but I wouldn’t drive like crazy for them either. I’d rather stay with my glorious old memories like the first time I saw them in Bruxelles and then in Paris (at the Gibus!) the day after. That was between Goat and Liar. I didn’t care about how many kilometers I had to do to see them at that time !! In 2029, I’ll be senile, deaf or dead. But less than them.

*Yes, in fact there are. By doink a simple internet search, you fall upon the  site of the amazing fanzinothèque de Poitiers where you can follow a link to the 3rd issue of   SONIK and also plenty of other really cool fanzines of that era : Positive rage, Tranzophobia, Peace warriors, and so on.

>>>>>>>>>> PERTE & FRACAS

« Long distance noise-rocker » : interview de Xavier (fanzine SONIK/webzine Perte & Fracas)

 C’est sûrement difficile aujourd’hui d’imaginer l’importance qu’avaient les fanzines pour la culture underground dans les années 80 et 90. Ces petits magazines confectionnés à la main et photocopiés la plupart du temps étaient souvent la seule et unique source d’information et de connaissance et faire un fanzine était presque aussi cool que de jouer dans un groupe. Un fanzine, c’était potentiellement tout un monde de groupes et de scènes qui s’ouvrait à toi. En tous cas, c’est exactement l’effet que me fît SONIK. Ce fanzine a fait connaître au gamin fan de hardcore-punk que j’étais une musique qui y ressemblait mais pas totalement. Des rythmes plus étranges, plus complexes, des sonorités qui pouvaient emprunter au jazz ou aux musiques expérimentales ou électroniques. Les noms de Sabot, Zeni geva, Dog faced hermans, Heliogabale, Pain teens ou Melt banana me sont devenus familiers, parmi beaucoup, beaucoup, beaucoup d’autres. Plus de 20 ans plus tard, Xavier publie toujours comme un fou à propos de ce punk bizarre qu’il aime tant sur son webzine Perte & fracas et il était impossible de passer à côté de l’occasion de l’interviewer, même si ce n’est qu’une interview par mail. De bonnes grosses réponses massives, directes, sincères et passionnées, comme je m’y attendais. Merci Xavier.

Le nombre de critiques que tu publies est impressionnant ! Comment trouves-tu le temps d’écouter tous ces disques et  d’écrire ? Euh… tu les écoutes, hein ?

Grâce à une discipline de fer et une hygiène de vie irréprochable. Et une conscience professionnelle incroyable qui fait que oui, j’écoute tous ces disques. Hélas des fois. En fait, j’écoute de la musique du matin au soir, tout le temps, par tous les temps et par tous les moyens que le monde moderne a mis à notre disposition même si au final, c’est ma bonne vieille platine vinyle qui use surtout. Je crois que j’aime ça tout simplement. Ça fait pas loin de 30 ans que j’écris des chroniques donc c’est une gymnastique quotidienne devenue très facile (en général), comme une seconde peau, comme manger ou pisser, ça me prend pas énormément de temps contrairement à l’écoute. Là, je peux être assez long avant de me lancer à chroniquer un disque, j’aime bien avoir l’impression d’en avoir fait le tour même si c’est impossible. Du coup, les chroniques arrivent souvent en retard par rapport aux sorties mais je m’en fous, rien ne presse. Et puis, chroniquer un disque, c’est franchement pas compliqué. J’étais tombé par hasard y’a pas mal d’années sur un bouquin d’Alain Dister, journaliste rock, avec au verso une de ses citations qui disait un truc du genre « n’importe quel connard peut écrire sur le rock ». Je suis carrément d’accord avec ça. Et il disait ça au début des seventies, quand internet, tous les blogs, webzines n’existaient pas encore, alors que n’importe qui peut donner désormais son avis très facilement. Un visionnaire le mec !

Revenons à la préhistoire : peux-tu nous parler de la transition entre le fanzine SONIK que tu faisais dans les années 90 et Perte & fracas ? Qu’est-ce qui a motivé le passage au numérique ?

Le temps et l’argent ! Sonik s’est arrêté au n°8 en mai 96. Il faisait 120 pages environ, tirage 500 exemplaire, couverture couleur, et chaque exemplaire me revenait à 25 francs (environ 4 euros pour les plus jeunes !) et je le revendais… 25 Frs. J’ai toujours été un très bon gestionnaire. A l’époque, 25 Frs, c’était déjà pas mal (le prix d’un single, voir plus) et le vendre plus cher, c’était trop. Et comme il fallait après l’envoyer dans de multiples dépôts à travers la France via La Poste à mes propres frais, je perdais trop d’argent. Rien qu’un colis de 10 n° revenait dans les 50/60 balles donc le compte a été vite fait, j’ai fermé boutique hélas… Quelques temps après, internet a commencé à débarquer pour le grand public et avec l’asso KFuel dont je fais partie, on a monté un site pour parler de nos activités, essentiellement l’orga de concerts. C’est à ce moment là que j’ai pu reprendre les chroniques en créant une rubrique zine, c’était vers 97. C’est pour ça d’ailleurs qu’on retrouve plein de chroniques sur P&F allant de 96 à 2003 alors que le webzine s’est crée qu’en 2004. J’avais rapatrié toutes les chros que j’avais écrites pour KFuel pour avoir du contenu à l’ouverture. Donc, voilà, le fric, la facilité de publier sur internet, la diffusion instantanée dans le monde entier, le manque de temps, ne plus passer des nuits blanches à mettre en page, à ressortir la colle et les ciseaux. Je caresse toujours l’espoir un jour de sortir une version papier de P&F, ça me manque, genre une fois l’an pour récapituler une grande partie ou la totalité des écrits de l’année qui viennent de s’écouler mais je crois que ça se fera jamais ! Sauf si quelqu’un-e me dit un jour qu’il/elle est prêt-e à se porter volontaire pour s’en occuper !

Les numéros de SONIK ont-ils été numérisés ? Est-ce qu’on peut les trouver quelque part ?*

Non pas à ma connaissance, pas de numérisation. Et ne compte pas sur moi pour le faire, j’ai même pas tous les numéros. Juste les maquettes dans un piteux état. Par contre, j’ai appris récemment que la fanzinothèque du Confort Moderne à Poitiers à tous les n°… et chez des potes aussi mais là, ça va être plus compliqué !

Dans SONIK, il y avait des articles extra-musicaux – je me souviens d’un dossier sur Louis Calaferte – qu’on ne retrouve plus sur Perte & Fracas, y a-t-il une raison particulière à cela ?

Le temps et… ah non, pas l’argent ! J’aimerais en faire beaucoup plus. Plus de chros,de scene reports, d’articles en tout genre mais même si je ne dors pas beaucoup, je n’y arrive pas. Et puis, il faut avoir aussi l’envie d’écrire sur autre chose que la musique, sentir le sujet qui va te motiver mais en fait, je crois que je ne cherche pas. Même si plein d’autres sujets non musicaux m’intéressent, je les garde pour moi maintenant. P&F, c’est vraiment la musique et rien que la musique.

Tu as publié aussi quelques interviews mais la dernière date de 2014. C’est quelque chose qui ne t’intéresse plus ?

Si énormément mais comme pour la réponse précédente, manque de temps (sauf pour y répondre hahaha) et la flemme. En fait, ce sont surtout les conditions pour faire une bonne interview qui manquent. Lors de la venue d’un groupe en concert, c’est souvent chaud pour choper le groupe entre deux balances, le repas, les concerts, dans un coin de backstage bruyant sans parler des groupes qui s’en tapent. En plus, mon anglais laisse grandement à désirer. Si j’arrive à me faire comprendre, j’entrave pas la moitié de ce qu’ils répondent (ou alors ne faire que des groupes français ?). Autant le faire par écrit alors mais là aussi, c’est limité. On ne peut pas rebondir sur ce que la personne vient de dire, on ne peut pas instaurer une véritable discussion. Je crois aussi que j’ai pas mal été déçu et frustré par plusieurs interviews que j’ai pu faire dans le passé, pas grand chose d’intéressant en sortait. L’idéal, ce serait de passer une journée, en dehors des tournées, pour taper la discute avec un groupe, sans contrainte de temps, sans stress mais là je rêve. Et puis au final pour être tout à fait honnête, quand je vais à un concert, je préfère aller boire des bières et discuter avec les potes parce que les musiciens, c’est que des branleurs hahaha !

The art of losing et Oldies – biographies de groupes, discographies commentées et disques en téléchargement libre – sont vraiment des rubriques géniales : qu’est-ce qui t’a donné l’envie de faire ce « travail historique » ? Est-ce qu’il y avait la peur que ces groupes pre-internet tombent dans l’oubli ?

Qu’un disque vienne de sortir ou qu’il date de pas mal d’années, le principe reste le même, avoir envie de faire découvrir un disque. Je m’en fous de l’année marquée dessus, y’a pas de date de péremption pour la bonne musique ! Tout au long de ma vie (et encore maintenant), j’ai découvert plein de disques bien après leurs sorties, des disques que j’ai toujours beaucoup de plaisir à écouter aujourd’hui. Alors je me suis dit, si je peux faire découvrir des groupes comme Glazed Baby, Dazzling Killmen, Craw, Dog Faced Hermans etc etc et des disques plus obscurs mais qui auraient mérité plus de lumière, pourquoi se gêner ?! En fait, je suis toujours dans la peau du lycéen qui échangeait des cassettes avec ses potes à la récré. Tiens, je vais t’enregistrer ce groupe, tu m’en diras des nouvelles et en retour, ils me faisaient des copies d’autres disques, on avait tout un trafic de cassettes. Sauf que maintenant, on s’échange des liens MP3. J’avais aussi découvert lors de discussions avec des personnes plus jeunes (mais pas seulement !) que moi que des groupes qui apparaissaient comme des évidences, que tout le monde connaissait, hé bien ce n’était pas le cas du tout, j’avais un gros décalage. Quoi, tu n’as jamais entendu parler de Dazzling Killmen !!!!???? Tu ne connais pas les deux 1ers singles de Blunderbuss ??!! Tu vivais dans une grotte ou quoi ?! Alors que c’était normal en fait, non seulement à cause d’une question d’âge mais aussi parce que la plupart de ces groupes dans The Art of Losing ou Oldies sont assez confidentiels, n’ont intéressé qu’une poignée de personnes à l’époque où internet n’existait pas et où il était plus difficile de se faire connaître alors que maintenant, tu mets ta 1ère démo sur Bandcamp et tu fais le tour du monde. Donc voilà, j’espère qu’avec ces 2 rubriques, les plus jeunes peuvent découvrir plein de disques et les plus vieux dépoussiérer leur discographie ou combler les trous. Pas de volonté de faire un travail historique comme tu dis même si avec le temps, ça en prend la tournure et que c’est pas pour me déplaire. Pas de peur non plus car tout ça est bien involontaire de ma part et ce n’est pas désagréable au final que certains disques obscurs que je chéris tant puissent se faire entendre encore, qu’une trace subsiste. Par contre, ça doit être important pour certains groupes de ne pas tomber dans l’oubli puisque certains m’ont demander de figurer dans The Art of Losing… J’ai également réussi à choper des disques qui ne sont jamais sortis parce que les groupes avaient splitté entre temps. Quand les membres de ces groupes sont tombés par hasard sur les articles de The Art of Losing, ils m’ont spontanément contacté et étaient très heureux de pouvoir faire entendre leurs enregistrements qui ne sont jamais sortis… J’ai même découvert il y a quelques années que les Anglais de Headbutt sur le site Discogs avait mis comme lien « officiel » pour leur groupe la page Oldies que P&F leur a consacrée !

Humeur massacrante est une rubrique que je prend un malin plaisir à lire. J’imagine qu’elle n’est pas du goût de tout le monde… Qu’est ce qu’elle représente pour toi ? Penses-tu que, en son for intérieur, tout fan de musique est un ayatollah qui pense détenir la vérité ultime, adoube certains groupes et voue tous les autres aux gémonies ?

Je crois que tu n’es pas le seul à prendre un malin plaisir comme tu dis à lire cette rubrique, j’ai eu pas mal d’échos dans ce sens. Plus on dit du mal des autres, plus les gens adorent. L’humeur massacrante révèle le coté obscur de chacun d’entre vous !! Et effectivement, elle n’est pas du goût de tout le monde. Surtout des groupes qui y figurent même si la plupart le prennent très bien et l’anticipent même quand ils m’envoient leur disques en me disant que je vais pouvoir me défouler sur eux… Alors qu’en fait, je ne prends pas de plaisir à le faire. Déjà, parce que je suis obligé d’écouter ces disques (conscience professionnelle jusqu’au bout !!) et que parfois, c’est une vraie torture pour mes oreilles. Et parce que je préfère passer du temps à écrire sur de la musique que j’apprécie, c’est beaucoup plus facile. Si j’ai fait cette rubrique, c’était pour caser tous les disques que j’avais reçus (où les erreurs d’achat) et qui ne me plaisaient pas ou que je me demandais pourquoi je les avais reçus parce qu’ils ne correspondaient pas du tout à P&F. J’aurais très bien pu les ignorer (ce que je fais parfois) et les balancer à la poubelle (où ils finissent par atterrir souvent) mais comme on avait fait l’effort de me les envoyer, je voulais faire l’effort d’en parler. Au début, je pensais écrire quelques lignes seulement, assez neutres et descriptives, mais je trouvais ça vite barbant à faire et à lire. J’ai voulu donc le faire sous un angle un peu décalé et l’idée de l’humeur massacrante m’est venue rapidement. Mais cette rubrique est à lire au second degré la plupart du temps (et ça, beaucoup de groupes l’ont compris) avec de la mauvaise foi et de la provocation gratuite, de l’humour bête et méchant, une façon sans filtre et très directe de parler musique comme quand on parle zique avec des potes sur le bord d’un comptoir de bar, il ne faut pas la prendre trop au sérieux. Mais pas toujours non plus… Et ça apprendra à certains à envoyer des disques à l’aveugle sans prendre un minimum d’infos sur le zine à qui on envoie de la promo, ils tendent vraiment le bâton pour se faire battre. Ça, ça me sidère.
C’est une façon aussi d’aller à l’encontre de toute l’hypocrisie que je peux lire dans de nombreux webzines/blogs qui lèchent bien le cul des labels, groupes et autres attaché(e)s de presse, sans aucun avis critique, ou en se contentant de reprendre les éléments biographiques qu’on leur refile sous le nez ou en se satisfaisant de chroniquer uniquement ce qu’on leur envoie en promo sans jamais chercher à découvrir des disques par eux-mêmes et en achetant leurs propres disques, ce qui fait que beaucoup de zines se ressemblent. Voir de lutter contre des labels/groupes qui essayent plus ou moins habilement de vous mettre la pression pour que vous écriviez des choses positives sur leur oeuvre d’art. Nan, j’écris ce que je veux et je vous emmerde.
Mais surtout, ces chroniques, positives ou négatives, n’engagent que moi. J’ai pris le soin sur la page « contact » d’écrire que « Perte & Fracas ne fait que traduire les opinions d’un modeste besogneux. Lisez entre les lignes. Ayez votre propre avis. » Je ne possède aucune vérité, je ne possède pas LA vérité, c’est juste un avis parmi d’autres, vous en faites ce que vous voulez après. Si quelqu’un pense qu’il détient la vérité ultime, c’est un véritable crétin ou alors il s’appelle Philippe Manoeuvre, (ce qui revient au même). Je peux dire beaucoup de bien, voir encenser des groupes (et ça constitue la majorité des chros sur P&F je pense), en descendre d’autres (mais ce sont toujours celles là dont on se souvient le mieux hélas…) mais ça restera toujours uniquement l’avis et rien d’autre d’un mec dans son HLM qui essaye d’écrire le plus honnêtement possible ce qu’il ressent à l’écoute d’un disque. Point barre.

Mise en page au hachoir extraite de SONIK #3

Perte & Fracas, c’est l’exact opposé du webzine musical typique de 2018, bourré jusqu’à la gueule d’infos courtes, d’images, de vidéos. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

Que je suis vieux ! Perte & Fracas, un webzine old-school ! Bon déjà, j’ai pas les connaissances techniques et artistiques requises pour faire un site super chiadé. Je fais P&F avec une version de Dreamweaver datant de 2000 environ, tu vois le genre. Un jour, je vais sûrement être dans la merde mais tant que ça marche… En même temps, j’ai toujours voulu faire un site clair, où il est facile de s’y retrouver sans que le lecteur soit bombardé de centaines d’infos, d’images et en privilégiant bien sûr le fond à la forme. Donc oui, rien de très glamour. Je passe plus de temps à écrire qu’à faire de superbes animations ou des jeux concours avec des écoutes en exclusivité… Ce n’était pas calculé au départ mais maintenant, j’aime l’idée que P&F soit le genre de site où on prend le temps de s’arrêter, se poser, y revenir régulièrement pour fouiller, découvrir au hasard, en dehors des sentiers battus, des modes, de l’actualité voir un peu hors du temps. J’entends parfois que faire des chroniques ne sert plus à grand chose, qu’il suffit de cliquer sur des liens et les personnes peuvent tout de suite écouter à quoi ça ressemble, qu’on s’en fout des avis de quelques obscurs scribouilleurs. C’est peut-être vrai. Mais d’abord, avec tous ces milliers de disques qui sortent, les webzines/mags permettent de faire un peu de tri (subjectif forcément) pour toutes les personnes qui n’ont pas le temps/l’envie de fouiller. Et surtout, personnellement, j’ai toujours adoré lire sur la musique en général même celle que je n’apprécie pas spécialement, lire ce que peuvent penser d’autres personnes sur des disques, apprendre des choses sur les groupes etc. Je n’ai pas envie que P&F devienne un agrégateur de news sur les sorties de disques, de liens Bandcamp ou de vidéos Youtube, froid et sans passion avec une note sur 10 pour toute appréciation. Parler de musique, c’est important, ça fait partie de tout ce folklore rock que j’adore. Ya quelque chose d’humain derrière tout ça qui me touche, c’est l’envie d’aller un peu plus profondément dans cette sensation que procure la musique, se demander pourquoi tel disque nous retourne, nous fait cet effet là, en quoi ça nous parle, ça donne un peu comme un support consistant à la musique, une mémoire qui va rester, une mystique sur la musique qu’il est important d’entretenir.
C’est pour ça aussi qu’il me faut le disque entre les mains pour en parler et que je prends en photo toutes les pochettes. Montrer que y’a des gens derrière tout ça, des musiciens, des ingénieurs sons, des dessinateurs etc… qui prennent du temps, bossent, se donnent un mal de chien pour faire des disques, des visuels, des objets parfois très beaux. La musique, ce n’est pas du MP3 et des jpg ! Donc oui, je continuerais d’écrire, écrire et écrire encore parce que pour moi, c’est le meilleur moyen pour dire à quelqu’un d’écouter un disque, lui faire partager ton envie et de communiquer ta passion.

120 chroniques de Perte & Fracas

Ton écriture est vraiment personnelle et ta façon très imagée de parler de la musique est parfois presque plus captivante que l’écoute des disques même. Ecris-tu à d’autres occasions que Perte & Fracas ? As-tu déjà écrit pour des magazines ? Est-ce qu’on te l’a proposé ?

Merci pour ta remarque sur l’écriture mais le plus beau commentaire qu’on puisse faire pour P&F, c’est « merci de m’avoir fait découvrir tel disque ou tel groupe » et non pas sur la façon dont c’est écrit. L’écriture n’est qu’un moyen de rendre tout ça pas trop désagréable, c’est secondaire. Et les mots, les images que tu utilises, les sentiments, les émotions que l’écoute d’un disque te procure, la façon dont tu tournes tout ça ne sont qu’une partie de la donne. Les infos que tu vas fournir, la connaissance du groupe et surtout l’esprit critique sont encore plus importants. L’essentiel dans un zine, c’est de donner envie aux personnes d’écouter tel ou tel disque, pas de se faire mousser pour son écriture sinon faut arrêter tout de suite et écrire un roman ou je ne sais quoi et perso, je n’ai strictement aucune envie de ce coté là et encore moins les capacités. Comme je disais dans la 1ère réponse, n’importe qui peut écrire des chroniques, il suffit de s’appliquer un minimum. Le reste, c’est de l’entraînement et de la persévérance. Comme dit une pub pour je ne sais plus quelle marque de sport et sa pratique, le plus dur, c’est pas de s’y mettre, c’est de s’y tenir ! Je n’écris donc que pour P&F. J’ai écrit 2,3 chroniques pour un magazine qui n’existe plus depuis 2004, ça s’appelait l’Oeil électrique (fait notamment par le gars dont le nom de scène est désormais John-Harvey Marwanny). Paquito Bolino m’avait demandé aussi d’écrire un truc pour un zine qu’il voulait sortir y’a fort longtemps mais je crois que tout ça est tombé à l’eau. C’est tout si je me rappelle bien et on ne m’a jamais rien proposé sinon.

Outre le plaisir d’écrire, qu’est-ce que le webzine t’apporte ?

Euh, le droit de répondre à des interviews ? Franchement, j’ai toujours envisagé et fait P&F dans le but tout simple de faire connaître des groupes que j’aime, présents ou passés, à d’autres personnes. La musique et rien que l’amour de la musique (c’est beau hein ?!). Je n’ai jamais rien attendu en retour. Maintenant, à part quelques disques gratos (pas assez à mon goût et surtout pas ceux que je voudrais !), des liens de téléchargement (beaucoup trop !) pour avoir l’immense privilège d’écouter les disques avant leur sorties, une reconnaissance inter-planétaire toujours appréciable et la rencontre de quelques personnes sympathiques (pas trop quand même hein), P&F, c’est bon pour mon équilibre quotidien (y’a du boulot !), une sorte de refuge, d’échappatoire à la dure et impitoyable réalité de la vie, un monde personnel dans lequel je glisse des choses intimes bien que faire découvrir des disques restent le but ultime. Je fais ça naturellement, sans me forcer, en prenant beaucoup de plaisir, sans réfléchir à tout ce que ça entraîne. J’ai commencé P&F (et Sonik avant) pour moi même d’abord parce que je sentais que j’avais besoin de parler de musique – et je ne pourrais pas l’expliquer – il faut que je parle de tous ces disques que j’adore et ensuite de plus en plus, pour le partage en espérant que d’autres personnes soient satisfaites que P&F existe. Certains collectionnent les timbres ou se passionnent pour la pratique de la danse country. Moi c’est écrire sur le rock’n’roll !

Perte & Fracas, ça a aussi été un label, celui d’un disque The perturbation theory de Moller-Plesset. Peux-tu nous en dire un mot ? Y avait-il l’idée de sortir d’autres disques ?

C’est surtout une histoire de potes qu’on avait envie de soutenir et d’aider. Ça a commencé avec leur 1er album Rather Drunk Than Quantum que nous avons sorti avec KFuel. Après j’ai continué l’aventure tout seul quand j’ai crée Perte & Fracas et publié The Perturbation Theory. J’avais dans l’idée de sortir plein d’autres disques, de me lancer dans l’aventure du label mais ça s’est jamais fait. Déjà parce que The Perturbation Theory s’est très mal vendu (il reste toujours des exemplaires, demandez à Moller, je leur ai tout filé !), j’ai perdu des thunes (le syndrome Sonik…) et plus sûrement, je crois que j’avais pas réellement la motivation pour continuer. Si vraiment on a un truc qui tient à coeur, on trouve toujours les moyens – financier, le temps etc – pour le faire, on dépasse les contraintes, on s’implique vraiment et ça n’a jamais été le cas… Perte & Fracas, un label mort-né même si on sait jamais sur un coup de coeur…

Plus de question… AH SI ! Si Jesus Lizard passe en France en 2019, tu iras les voir ? Et en 2029 ?

Je vois que tu connais ma passion pour Jesus Lizard… La dernière fois que je les ai vu, c’était à Rennes à l’Antipode avant la séparation, la première avant les nombreuses reformations pour des tournées. Je n’en garde pas un bon souvenir. Le batteur Mac McNeilly n’était plus là, c’était même pas Jim Kimball mais un obscur besogneux et on sentait que c’était la fin, un concert de routine. Mais tous les échos de leurs multiples reformations sont bons donc s’ils repassent à Rennes, je ne pourrais pas m’empêcher d’aller les voir mais je ferais pas des centaines de kilomètres non plus. Je préfère rester avec mes vieux et beaux souvenirs comme la première fois que je les ai vus à Bruxelles puis Paris (au Gibus !) le lendemain, c’était entre Goat et Liar. A ce moment là, je comptais pas les kilomètres pour les voir !! Et en 2029, je serai gâteux, sourd ou mort. Mais moins qu’eux.

*Oui, il en existe. En faisant une simple recherche internet, on tombe sur le’site de l’irremplaçable fanzinothèque de Poitiers où on trouve un lien vers le troisième râle de SONIK ainsi que vers pleins d’autres fanzines géniaux de l’époque : Positive rage, Tranzophobia, Peace warriors, etc.

PS L’illustration en entête de cette interview est celle de l’insert du LP « Dig out the switch » de Dazzling killmen, autre groupe chouchou des pages de SONIK/Perte & Fracas..

>>>>>>>>>> PERTE & FRACAS

Flying disk, « Urgency » LP

Tu parles le Quicksand ? Le Jawbox, le Helmet, le Girls against boys ? Si c’est le cas, il y a des chances pour que tu te retrouves en terrain familier avec cet album des Italiens de Flying disk, déjà auteurs d’une première galette sympathique. Au cours des quatre années qui séparent les deux disques, le groupe a continué à progresser et à affirmer ses choix. Son post-hardcore est de plus en plus coloré par les mélodies et les petites bombes qui ouvrent le disque – One way to forget, On the run –  donnent le ton : Flying disk vire de plus en plus du côté rock de la force. Aucun mal à ça, tout le monde aime un bon gros riff rock de temps en temps et, avec son très typé mais aux petits oignons – guitare ample qui résonne dans la nuit, basse qui ronfle impeccablement -, ces morceaux sont remplis de chouettes idées, de breaks virevoltants, de dynamiques bien maîtrisées.

Pour autant, tous les morceaux ne font pas une impression aussi satisfaisante. L’énergie se dilue un peu sur les titres du milieu et plusieurs moments moins inspirés. On ne peut quand même pas faire comme si cette musique n’existait pas depuis 20 ans et je jure sur la tête de ma maman bien-aimée que j’ai déjà entendu les arpèges de Night creatures tels quels ou presque ailleurs. L’impression aussi parfois que l’ambition mélodique du groupe se fait au détriment de la tension des morceaux et qu’il manque des titres comme Scrape the bottom sur le premier album, certes plus basique dans leur progression mélodique mais qui avait quelque chose d’instinctif et de mordant.

Album attachant, qui respire la passion, Urgency peut séduire mais aussi laisser sur cette impression de références un peu encombrantes. Heureusement, les coups gagnants sont suffisamment nombreux pour donner envie de suivre le groupe et d’entendre ce qu’il peut donner sur scène, en vrai.

Flying disk, « Urgency » LP (Brigante Records / Scatti Vorticosi / Edison Box)

>>>>>>>>>> FLYING DISK

 

« Jeudi noise » (Black Mont-Blanc, Videoiid – Tilleuls, 6 déc.)

Virée aux Tilleuls un jeudi soir. Arrivé à l’arrache mais assez tôt pour passer un moment avec les groupes de la soirée. Alors qu’on avait prévu de les faire jouer tous deux ce soir, on a eu la surprise d’apprendre que les batteurs respectifs des deux groupes se connaissaient et avaient même joué ensemble à une époque ! La soirée part sous de bons auspices. Frank raconte sa tournée en autonomie en Russie, du nord jusqu’à la Crimée avec son projet solo Sheik anorak. Ca ferait un tour report d’enfer !

Il y a déjà un public assez nombreux – pour un jeudi – lorsque commence le concert de Black Mont-Blanc. Faut dire que le trio comporte la section rythmique des Don caballero locaux – We are the incredible noise – et qu’en plus ce groupe dont on compte les concerts sur les doigts de la main jouait pour la première fois à Annecy, il me semble bien.

Probablement à cause du son, leur musique fait une impression moins violente, moins rentre-dedans que lors de leur prestation au Poulpe. Post-hardcore technique, en ébullition. Voix gueulée qui se débat dans ses entrailles. Basse retorse, perverse, qui cherche le point de faiblesse, de rupture.

Quelques moments qui respirent davantage mais le trio ne laisse guère de repos au public et son set punitif le laisse pantelant, avec toujours l’envie lancinante d’en entendre plus. Quand sortiront-il quelque chose ? Un jour, peut-être, peut-être.

Le deuxième trio de la soirée, Videoiid donc, est un groupe plutôt groupe récent formé par Frank, lyonnais exilé à Göteborg, et Arvind et Sara, deux musiciens suédois. Ils n’ont pas tant tourné en France que ça et viennent de sortir leur premier EP, donc c’était plutôt cool de les recevoir ce soir-là aux Tilleuls

Punk dissonant, tribal, hypnotique. Gerbes de guitares qui déraillent. Sur scène, la musique de Videoiid est en éruption continue et leur set court mais intense fait une impression plus urgente, plus primaire encore que sur leur enregistrement.

Ou peut-être que c’était un de ces moments spéciaux où il se passe quelque chose, puisque le groupe lui-même nous racontera après que ce concert était pour eux particulièrement réussi. En tous cas, il laissera sa marque dans nos cerveaux sidérés, de même que cette excellente soirée qu’on prolonge par une interview à paraître très bientôt.

>>>>>>>>>> BLACK MONT-BLANC

>>>>>>>>>> VIDEOIID

>>>>>>>>>>BISTRO DES TILLEULS

Niet, « Dangerfield » EP

Dès les premiers accords de All work and no play, le premier morceau de ce EP 5 titres, on sait exactement où on met les pieds avec ce duo qui vient du nord-est de l’Italie. Son énorme, lourdingue et baveux à souhait, voix distordue, batterie punitive et sans fioriture. Le décor est en place. Les noms d’Unsane, ou d’Hammerhead pour le côté rock millimétré, ne peuvent pas ne pas être mentionnés. Cinq morceaux qui font bloc, taillés dans la même matière noire, épaisse, coagulante. La noise collée aux tripes. Amphétamine reptile tatoué dans le coeur. Et, bon dieu, comme on les comprend. Si le son est ultra référencé, ces cousins transalpins des clermontois de Black ink stain disposent juste ce qu’il faut de décrochages auditifs (utilisation judicieuse des pédales), de chutes de tension et de changements de vitesse abrupts pour maintenir l’intérêt et donner une existence propre à chaque titre. Et, de toute façon, c’est très fort et le cerveau en position « off » que cette musique s’écoute et devient totalement jouissive. Encore, encore !

>>>>>>>>>> NIET

 

« Frana-tic » (Frana, Black widow’s project – Blackened tattoo studio, 3 nov.)

Initialement prévu dans le shop d’Urgence disk, ce concert s’est finalement déroulé au studio de tatouage en face ou presque. Les italiens de Frana débarquent 30 mins avant le début des hostilités – surpris comme tout le monde par le traffic genevois de fin d’aprem. Déballage fissa du matos, petit line-check, go !

De toute façon, le punk-rock pied au plancher de Frana semble fait pour ça. S’entasser dans un kangoo, faire des bornes jusqu’à plus soif, poser son matos et balancer la sauce, s’écraser dans un duvet quelque part puis recommencer. Il y traîne comme un air de liberté, quelque part entre punk, noise syncopée et quelque chose de plus mélodique, avec notamment à la chouette voix de Luca – qui évoque des pionniers du post-hardcore. Hüsker-dü peut-être.

La configuration de la salle est un peu curieuse, toute en longueur avec cette partie surélevée qui fait office de scène mais qui éloigne un peu le groupe du public mais on s’en fout, c’est génial. Et puis, avec les peintures cyber-métal façon HR Giger qui tapissent les murs jusqu’au plafond, le lieu a comme une ambiance.

Le concert passe vite. On se retrouve au shop de Dam pour une super bouffe végétarienne, au milieu des disques – la grande classe. On fait mieux connaissance avec les italiens qui dormiront à la maison ce soir. Blagues, anecdotes, connaissances communes. Malgré l’organisation pratique pas toujours facile  – les membres du groupes n’habitent pas dans la même ville -, ils gardent une vraie motivation et envie de créer de la musique. « Je peux pas concevoir ma vie autrement, de toute façon », dit Luca. La semaine suivante, ils jouent avec Hot snakes à Milan. Chouette récompense.

Black widow’s project

La soirée s’enchaîne sans temps mort avec le concert de Black widow’s project, des genevois qui font le truc stoner Fu manchu/Foo fighters, les sons de Herr Liebe et un atterrissage en douceur au Poulpe pour profiter un peu de la fin de la soirée hip-hop noise qui s’y déroulait et continuer la discussion jusqu’à tard dans la nuit.

>>>>>>>>>> FRANA

>>>>>>>>>> BLACK WIDOW’S PROJECT

>>>>>>>>>> URGENCE DISK

Videoiid, EP

Sons synthétiques grouillants en guise d’accueil. Voix trainante, répétitive. Riff minimaliste, sec. Guitare amélodique, triturée, succombant peu à peu sous la force centrifuge du morceau. Bienvenue dans le monde de Videoiid, nouveau trio propulsé par le batteur Franck Garcia (Gaffer records, Neige morte, Sheik anorak…) et deux guitaristes suédois(e)s, tous trois se partageant les voix. Six titres composent ce premier EP disponible en format cassette. Six titres d’un format rock et d’une durée assez classiques mais qui choisissent tous la déviance et se cassent la gueule d’une manière ou d’une autre. Go away (Deleuze) et Crackhead jazz ont une nette préférence pour les riffs couinants, suraigus et tranchants comme des cutters. Le groupe prend un malin plaisir à les faire vriller lentement et sadiquement à force de répétitions, d’une façon qui évoque bien sûr Arab on radar. Mais la musique du groupe possède également un versant pop, même si c’est pour tourner à l’amer comme sur Flowers (La la song). Les voix ne sont jamais forcées et Sunn 636, le morceau central et le plus long du EP, est aussi le plus ouvertement et candidement pop. Plein de douceur et de mélancolie distordues et sucrées à la Yo la tengo – même dans sa déconstruction bruitiste finale. Ca a l’air très référencé tout ça mais la musique de Videoiid transpire en fait la fraicheur et la spontanéité. La reprise de Suicide, Why be blue ?, s’intègre tout naturellement dans cet ensemble et clôt parfaitement ce bouquet de chansons acides.

PS Le groupe sera en concert au Bistro des Tilleuls le jeudi 6 décembre avec Black Mont-Blanc.

>>>>>>>>>> VIDEOIID