« L’enfant, l’homme, la machine »: une interview de DROSE

La musique du trio américain DROSE est un ovni à bien des égards. C’est une sorte de métal industriel lent et déconstruit, où les field recordings des sons mécaniques d’une usine – celle-là même où travaille la tête pensante du groupe, Dustin Rose – jouent à jeu égal avec les instruments et semblent parfois leur imposer leur cadence immuable dans un mimétisme homme-machine qui est la source même de l’inspiration de DROSE. Que ce soit sur l’objet-disque singulier publié par le label Computer students ou lors de leurs performances live méticuleuses, la rencontre avec ce groupe ne laisse pas indemne. Après en avoir fait l’expérience lors de leur concert à Urgence disk (Genève), j’ai décidé de prolonger la rencontre en envoyant quelques questions par mail à Dustin.

C’est la première fois que vous tournez en Europe. Comment ça s’est passé jusqu’ici ?

Super bien ! On a été très bien accueillis et il y a pas mal de monde aux concerts.

Le nom DROSE laisse supposer que Dustin (Dustin Rose, NDLR) joue un rôle central dans la création de votre musique. Est-ce effectivement le cas ? J’ai lu que vos morceaux commençaient avec des parties batterie mais pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le processus de composition ?

C’est vrai et les morceaux partent généralement d’une idée à la batterie. Les parties batteries sont absolument fondamentales dans notre musique, donc c’est avec elle que je commence. C’est facile d’explorer différents paysages sonores à partir d’un élément rythmique solide.

La création de paysages sonores est une partie essentielle de votre musique, dans lesquels un sens de l’espace sous pression et l’utilisation de bruits de machines jouent un grand rôle. Est-ce-que c’est ça qui vient en premier et vous devez ensuite trouver des manières de recréer ces sons durant vos concerts ?

Je collectionne des sons intéressants quand il m’arrive d’en rencontrer et je vois ensuite comment je peux les utiliser. J’ai construit le matériel nécessaire pour incorporer ces parties dans nos concerts. On est capable de reproduire n’importe quel son en live.

En particulier, j’ai remarqué que la batterie était équipée de capteurs durant votre concert à Genève. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce système ? Est-ce-que vous l’utilisez pour modifier le son de la batterie ou pour activier des boucles ?

J’utilise Pure data (puredata.info) pour programmer nos sets live ou nos enregistrements. Les capteurs sur la batterie et les footswitchs sont ramenés vers Pure data par un mico-contrôleur Teensy qui active et manipule des fichiers sons, préparés ou joués live. Les sons sont activés en temps réel, il n’y a pas de click, pour garder le côté expressif du live. Le programme repose sur la batterie dans certaines parties, sur des boutons qu’on presse ou peut même s’activer de manière aléatoire dans d’autres parties des morceaux.

La relation homme-machine est un thème qui court tout au long de « Boy man machine ». Dirais-tu que ce disque est un concept-album et considères-tu, par extension, DROSE comme un groupe-concept ?

On peut dire que c’est un concept-album dans le sens où j’essaye de faire le tour d’une idée. Je ne suis pas sûr que DROSE soit un groupe-concept.

L’impression qui ressort de votre musique est celle d’un regard très sombre et angoissé sur la relation entre l’homme et la machine. Est-ce pour toi d’abord une thématique artistique ou y vois-tu également des implications éthiques et politiques ?

On peut faire des parallèles entre certaines idées ou histoires racontées dans nos morceaux et des faits sociologiques ou politiques mais ce n’est pas directement notre intention. L’enfant, l’homme et la machine forment un système clos sur lui-même, où chacun des éléments affecte l’autre et représente certaines pensées, sentiments, situations ou expériences.

J’ai entendu dire que vous aviez rencontré Julien Fernandez, du label Computer Students, alors qu’il était en tournée avec son ancien groupe, Passe-montagne, et que vous vous occupiez d’organiser des concerts dans votre ville. Pouvez-nous raconter cette histoire ?

Julien était en voyage avec son groupe Passe-montagne. Mon groupe Toads and mice avait invité Passe-montagne et The Conformists à Dayton, Ohio. On est immédiatement devenu amis, c’était un moment génial.

Je ne connais presque rien de la scène musicale et artistique de Columbus, Ohio. Comment un groupe comme le vôtre est-il perçu et quelle place occupe-t-il dans la scène locale ?

La scène musicale de Columbus s’est montrée très accueillante vis-à-vis de DROSE. Je suis reconnaissant envers toute personne étant venu assister à un concert, ayant acheté ou partagé notre musique.

On m’a dit qu’un nouvel album de DROSE était prévu. Comment approchez-vous ce nouvel enregistrement et qu’en attendez-vous ?

C’est exact ! Les morceaux ont un son différent mais c’est bien le même DROSE.

>>>>>>>>>> DROSE

>>>>>>>>>> COMPUTER STUDENTS

« La meilleure façon de perdre ses amis » (DROSE – Urgence disk, 17 nov.)

C’est peut-être bien que je dois traîner dans ces musiques depuis trop longtemps, mais si il y a un mot qui me tient en haleine, attise chez moi une curiosité fiévreuse et me pousse vers tel concert ou tel disque, c’est celui de déconstruction. Le rock en morceaux, mis en pièces puis remonté à l’envers et fourni sans véritable mode d’emploi si ce n’est celui que ton cerveau construit. Ou pas. Allez comprendre. Par contre, entre les réactions génées du type « C’est particulier… » et les soupçons d’élitisme, on est d’accord que c’est certainement une des meilleures façons de perdre ses amis. Mais bon, faut avoir le courage de ses opinions de temps en temps.

Quoi qu’il en soit, la première écoute de l’album Boy man machine du trio américain DROSE a été un choc, redoublé par  l’annonce de leur venue à Genève. L’organisation de ce concert assez peu médiatisé aura connu quelques péripéties : d’abord annoncé à l’Usine, il avait été pressenti un moment à l’Ecurie pour finalement se dérouler à Urgence disk.

La petite salle/bar de la boutique plutôt remplie est encore à l’heure de l’apéro et du concert qui a eu lieu juste avant, d’un tout autre style quand les américains arrivent et lancent le set presque aussitôt. Bruits répétitifs. Mécanisés. Domptés. Leitmotiv industriel de la musique de DROSE. Noise-rock suffocant. Eclatant par spasmes. Semblant se débattre contre le règne de la machine, lutter contre son propre engloutissement. Le groupe ne comporte pas de bassiste, mais le son est absolument massif, même avec des protections auditives (et valait mieux).

La silhouette frêle de Dustin Rose et sa voix cristalline, spectrale -à vrai dire assez difficilement perceptible dans le mix – contraste avec la lourdeur et le fracas qui l’enveloppent. Scandée par la batterie minimaliste de John Mengerink, la musique de DROSE développe un vocabulaire qui lui est propre – même si on peut penser à la première période des Swans – et un sens de l’espace sonore et du silence assez impressionnant.

C’est la tête-chercheuse Computer students qui a reédité leur album mais, si on m’avait dit que c’était un label comme ECM, ça ne m’aurait pas plus étonné que ça. De la même manière, on les as vus dans cette microscopique antre qu’est Urgence disk mais qui peut dire dans quel sorte de salle ils passeront dans 5 ou 10 ans ?

Un certain nombre de personnes quittent la salle au fil du concert, déroutés par l’étrangeté ou rebutés par le volume sonore. Pour les autres, les tenaces, l’expérience sonore est au rendez-vous. Au final, une expérience typique de l’Usine – celle d’être une poignée de personnes dans un lieu improbable assistant à la performance d’un groupe singulier.

Bien sûr, un jour il y aura un petit malin qui aura tout compris et qui viendra nous expliquer qu’on a vu un groupe de slow-indus ou une foutaise de ce genre – exactement comme le jour où j’ai découvert avec stupéfaction que certains rangeaient Don caballero dans une petite boîte qui s’appelait math-rock ou Heroin dans un machin appelé screamo. On s’en fout, on sait juste qu’on a vu un putain de groupe qui vit intensément sa musique et qui ne ressemble nul autre.

Et on ne veut rien savoir d’autre.

>>>>>>>>>> DROSE