Convulsif, « Extinct » LP

Toujours se méfier de ce qui est estampillé métal ou affilié et qui vient de Suisse, ils ont une tradition d’excellence dans le genre. Le nom de Convulsif ne cessait de revenir – que ce soit dans la programmation de Cave12 ou dans celle de l’excellente asso Drone to the bone (que la nostalgie finira par rendre mythique) – mais ce n’est qu’avec ce cinquième album que je les découvre vraiment. Ca fait un bout de temps que des groupes pratiquent ces musiques tout en les faisant sortir du format rock pour les emmener sur des terrains beaucoup plus ambitieux, un peu comme si elles étaient entrées dans une période de maturité. Morceaux dépassant régulièrement les dix minutes, influence des musiques jazz ou contemporaine parfois, croisements audacieux. Comme leurs collègues de label, HEX, Convulsif est de cette trempe-là.

Chez Convulsif, c’est un violon et une clarinette basse qui font face au traditionnel basse-batterie et qui, autour d’un axe rythmique féroce, sculpté, volontiers répétitif et minimaliste, déploient leurs figures. En ouverture de l’album, « Buried in one » fait ainsi défiler des plages bruitistes dans une sorte d’écriture syncopée vraiment frappante, tandis que les notes tenues de « Five days of open bone » viennent s’enrouler sur une basse aux aguets dans une montée presque post-rock – mais, chez Convulsif, le post-rock vient se fracasser sur une vague furieuse où le quatuor fait la démonstration de toute la brutalité dont il est capable. La machinerie atteint des dimensions franchement stratosphériques sur le tournoyant « The axe will break ». Aussi bien, Convulsif ne dédaigne pas pour autant le format coup de poing comme sur « Feed my spirit side by side » où la basse et ses coups de butoir rythmés comme des frappes de boxeurs sont à l’honneur, ni les dingueries hybrides, les rythmiques monstrueuses et concassées qui finiront par se destructurer tout à fait de « Torn from the stone » et « Surround the arms of revolution ». On pense tout à tour à John Zorn, à Noxagt, à Morkobot.

Dans ce théâtre fracturé, le groupe se montre totalement maître des temporalités qu’il impose, tantôt déployées à l’infini, tantôt brutalement repliées sur elles-mêmes, comme au coeur d’une décharge de foudre. Un champ de perturbations magnétiques fascinant dans lequel il était grand temps d’entrer.

Convulsif, « Extinct » LP (Hummus records)

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« Making hardcore jazz again » (Coilguns – plateforme des Eaux-vives, 9 fév.)

Une plateforme en chantier, à la tombée du jour, au bout d’une jetée sur le lac Léman soufflé par des bourrasques annonciatrices de la tempête à venir. Grande ambiance pour le hardcore mutant de Coilguns.

Leur dernier disque le prouve encore une fois : le hardcore de Coilguns évolue lentement vers quelque chose de toujours plus personnel, toujours plus ouvert à des influences diverses et sans jamais se départir de sa virulence originelle dont la puissance est démultipliée en live. On sent une certaine ferveur chez les adeptes massés devant la petite scène montée pour l’occasion.

Comme le disque, le concert s’ouvre sur Shortcuts, morceau mid-tempo frontal génial et assez surprenant, où la voix à haut débit est au premier plan et qui a quelque chose d’un peu British, un peu post-punk. Un peu Idles, pour tout dire. Après, les choses s’enchaînent, les événements s’accélèrent et se bousculent dans une chronologie difficile à reconstituer. Coilguns tord le metal dans tous les sens. Les guitares de Jona Nido déversent un son absolument massif. Une sonorisation de haut vol permet à un rendu à la fois maîtrisé et crade, où les larsens dégueulent de partout. Y compris sur le chant furieux de Louis Jucker. Tantôt perché sur les enceintes, tantôt rampant sous la scène, sa présence déchaînée distille une intensité de malade. Il se tord, se disloque comme un personnage d’Egon Shiele. Ce mec est le Guy Picciotto du 21e siècle et Coilguns explose le hardcore, le transcende, le sublime et lui insuffle une folie pour en faire quelque chose d’autre, quelque chose de personnel et qui suscite une émotion étrange, un peu difficile à définir.

« C’est libérateur » dit un copain après le concert. Peut-être que, comme toute autre forme d’expression, ces musiques peuvent aussi se hisser jusqu’à ce qu’on appelle l’art et justifier qu’on continue à les sonder, année après année, disque après disque, concert après concert, encore et encore.

Les photos de cinéma sont de Sanjay Ray. Merci.

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Coilguns, « Watchwinders » LP (Hummus records)

Avec Coilguns, il faut battre le métal tant qu’il est encore chaud*. A peine plus d’un an après le précédent album Millenials, voici le nouveau disque, placé sous le signe de l’urgence et de la conscience du temps qui passe et lui aussi composé et enregistré in situ, c’est-à-dire en studio. Car le hardcore de Coilguns, pour surpuissant et furieux qu’il soit, n’exclut pas le bouillonnement créatif et les idées spontanées et originales – ce qui fait de cet album un ensemble à la fois très cohérent et libre, presque hétéroclite. Des morceaux aux structures complexes alternent avec des compositions beaucoup plus linéaires, comme sur le mid-tempo  Watchwinders, presque punk. On retrouve bien sûr le speed hardcore effréné du quatuor et la voix hurlée (Subculture encryptors, Big writer’s block)  – moments durant lesquels  ils me font penser à ABC Diabolo, un groupe des années 90 totalement oublié et c’est bien dommage car ça déchirait grave. Le groupe sait aussi ralentir le tempo (Growing block’s view), créer des ambiances plus insidieuses, rampantes, où le groove mortel est souvent assuré seul par la batterie – et quelle batterie !-, vu que la formation ne comporte pas de basse. Jusqu’à des ambiances sombres et mornes, où le temps semble suspendu de manière inquiétante : Prioress, avec sa voix pâteuse au flow quasi hip-hop, ou le choeur bluesy sur la fin de Watchwinders. Une veine presque gothique, qui parcourt le disque, fait pendant aux murs du son épais de la guitare de manière étonnamment naturelle et donne une couleur nouvelle à la musique de Coilguns.

Est-ce-que celle-ci atteint ce point d’équilibre un peu magique où la musique d’un groupe se met à ne ressembler à aucune autre et où tu as l’impression tout-à-coup qu’elle ne te parle qu’à toi ? Eh ben, c’est à chacun de se faire une opinion, en écoutant ce disque mais surtout, surtout, en allant voir le groupe en live**. Une expérience incandescente qui n’a pas beaucoup d’équivalent aujourd’hui.

*Comme noté par pas mal de chroniqueurs, hé hé.

**Par exemple, le 2 février sur la plateforme des Eaux-vives dans le cadre du festival genevois Antigel.

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