« Coucou chaos ! » (Michel Anoia, Dead Kiwis – Brise-Glace, 20 fév.)

Retour rapide. Rembobinage de la cassette. C’était le 20 février, au sous-sol du Brise-Glace, la salle de musiques actuelles d’Annecy. Petite salle et scène dite « club », qui a l’excellente idée d’ouvrir régulièrement ses portes aux groupes, locaux ou presque, qui tournent, enregistrent, existent dans l’ombre, parfois dans une relative indifférence, mais qui en réalité sont le sang de la scène.

Deux formations lyonnaises ce mercredi-là. Michel Anoia, formation plutôt confidentielle qui a sorti un album il y a quelques années. Assise Death/Grind bétonnée, lézardée de breaks incongrus, parsemée de dissonnances sauvages, ludiques et subliminales.

Un ensemble bien technique et chaotique, avec un son massif mais légèrement lo-fi qui reppelait un peu les Stéphanois de Rupturr.

Dead Kiwis ont déjà plusieurs disques à leur actif et enchaineront sur une tournée anglaise dans les semaines qui suivront ce concert.

Toute l’esthétique de groupe tourne autour du kitsch des années 80. Néons, petite intro façon gym tonic, le bassiste ose même le collant fluo. Les voir sur scène c’est un peu comme regarder un épisode de X-Or ou de Goldorak : le groupe projette ses rayons gamma à vitesse supersonique. Murs de riffs métalliques infranchissables. Breaks chaotiques vitesse grand V. Rafales de blasts qui laissent tous les méchants par terre.

Lourd, ultra rapide, chaotique. Dead kiwis fait tout en un seul morceau et en moins de deux minutes. Relents de Botch. Ceux qui étaient là savent.

>>>>>>>>>> MICHEL ANOIA

>>>>>>>>>> DEAD KIWIS

« Au firmament du bourrinage » (Deathcode society, Céleste – Brise-Glace, 19 janv.)

La réputation et l’aura sombre qui entoure Céleste poussait à passer les portes du Brise-Glace ce samedi-là, ne serait-ce que pour faire l’expérience de ce groupe à la démarche radicale. Public assez nombreux mais sans plus – étonnant dans une région où tout le monde est fan de Converge, la faute peut-être à un prix qu’à moitié convivial. Le set des lyonnais, en tous cas, s’est révélé d’une puissance et d’une lourdeur inouïes. Bon sang, j’en ai encore des frissons.

En ouverture, Deathcode society, sorte de black metal narratif et évocateur. Ambiances médiévales à la Dead can dance et murs de blast et de guitares plombées. Certainement pas mauvais mais pas exactement mon truc, les costumes et ces ambiances armées d’orques qui dévalent les montagnes pour attaquer le château du roi, ça me rappelle toujours le jour où je me suis fait coincé dans une soirée jeux de rôle à la fac. C’est arrivé qu’une fois. Par contre, est-ce qu’ils méritaient ce son en carton-pâte, inoffensif au possible ? C’était un choix de leur part, se faire passer pour un groupe de lounge new-wave cotonneux ?

Bloc d’une lourdeur hallucinante, à peine tempérée par quelques inflexions plus aériennes qui ne font que déployer encore davantage une pesanteur sans nom. L’agression sonore de Céleste ne laisse pas une seconde de répit. Cherche le sang. Garde les crocs plantés du début jusqu’à la fin sans jamais desserrer son étreinte.

Post-harcore suffocant. Black-métal malade d’agressivité et de noirceur. Des coups décisifs plutôt qu’une vaine poursuite de l’ originalité. Fondu dans la masse, coulé dans le béton. Et l’intensité émotionnelle folle de la voix, qui fait beaucoup pour la personnalité unique de ce groupe et rappelle le passé hardcore de certains de ses membres. Elle évoque d’ailleurs un des tous premiers groupes de hardcore hurlé français – vous pouvez dire « screamo » si vous parlez playmobil – : Finger print, qui apparaît presque comme un ancêtre de ce crossover black/hardcore.

Les lampes frontales rouges sur scène dans la quasi obscurité, les pochettes soignées et énigmatiques, le torrent de désespoir absolu charrié par les paroles : au contraire de 95% des groupes, qui devraient juste arrêter de se prendre en photo dans des poses risibles et d’encombrer les scènes de leurs panneaux publicitaires, tout, dans l’esthétique radicale de Céleste, touche au coeur (de pierre), interroge, marque l’esprit au fer rouge.

Etoile filante du bourrinage, Céleste.

Photos de Alain Grimheart, merci à lui.

>>>>>>>>>> DEATHCODE SOCIETY

>>>>>>>>>> CELESTE

 

« Le punk est un jeu d’enfant » (Pouet – Brise-Glace, 22 oct.)

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Pas de pitié pour les bambins ! Pouet a mené son concert au Brise-Glace pied au plancher, devant un public enthousiaste où la parité enfants-adultes était parfaitement respectée.

A peine entré sur scène, le bassiste lance une rythmique punk soutenue. Distortion, volume poussé – dans la limite acceptable avec des enfants. Entre les morceaux, blagues qui s’enchainent. Pouet prend les enfants par la main mais ne les prend pas pour des mioches.

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C’est que Pouet est un vrai groupe de rock – ou de chanson-zouk-punk-trad, comme on voudra. Un groupe avec des thèmes enfantins, c’est sûr, mais où on retrouve aussi, dans l’expression débridée et l’énergie brute, quelque chose de Pigalle et des Garçons bouchers.

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Impossible d’ailleurs de dire qui des parents ou des enfants goûtent le plus les « tubes » du groupe.

FRANCOIS HADJI-LAZARO

« Pouet », bien sûr, et ses airs de fest-noz électrique malgré un problème de pile de la vielle à roue. Ou « Dans la salle de la cantine de la rue des Martines », version enfantine du fameux morceau de Pigalle, acclamée par les parents ravis. Seul petit regret : l’absence de « En boîte », disco goguenard dont il aurait été intéressant de voir l’effet sur la salle – où alors je l’ai raté lors d’une des multiples pauses pipi de ma fille.

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Dans la fosse, d’abord assis puis de plus en plus debout au fil du concert, les bambins le regardent avec un œil amusé et un brin incrédule. Ce gros garçon aux cheveux rasés, qui raconte des trucs rigolos et gonflés (« Moi, j’aime pas ma maman ! »), qui se met en scène dans des chansons où on a le droit d’être gourmand (« A y est, c’est bientôt l’heure du goûter »), maladroit (« J’ai deux mains gauches », « Moi j’aimerais, comme à la télé, jouer au foot avec les pieds ») et d’aimer les choses sales et bruyantes (« Si on m’avait dit que c’était çà la campagne »). Il sort de temps à autre des instruments tous aussi incroyables les uns que les autres, dont il égrenne les noms avec gourmandise : un violon minuscule, un flutiau irlandais, un biniou antique qui « fait un son absolument horrible » et bien d’autres. Il a l’âge de papi mais on a surtout très envie qu’il devienne un copain.

Alors on jette un coup d’oeil en arrière, vers les parents, l’air de dire « Je peux ? » Et on se lève, on s’avance vers la scène et, au milieu de nouveaux copains et copines, on va danser et voir d’un peu plus près ces musiciens, qui nous parlent comme personne d’autre.

Les super photos sont toutes de Gilles Bertrand. Grand merci à lui et salut !

« Feel good music / Feel bad music » (Stefano Pilia, Zu, Totorro – Brise-Glace, 8 avril)

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En raison peut-être d’une affluence trop restreinte, ce concert s’est finalement déroulé dans la petite salle du Brise-Glace. La faute à une programmation trop aventureuse ? Peu importe, on gagnait en convivialité ce qu’on perdait niveau son.

Débuts en douceur avec Stefano Pilia, assis seul face au public avec sa guitare et ses nombreuses pédales d’effets. Enfin en douceur, si on veut. Ses petites notes cristallines venant se crasher régulièrement sur des murs du son bruitistes.

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Une musique tentant un pont entre entre post-rock, folk et ambient bruitiste. Assez hypnotisant.

Les italiens de Zu sont les rois de la collaboration : leur discographie bien fournie compte plus de disques réalisés avec des invités que ceux du groupe lui-même. Mais là, c’était bien Zu en trio, soit Luca T. Mai au saxophone bariton, Massimo Pupillo à la basse et le suédois Tomas Järmyr derrière les fûts.

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Ce groupe est un volcan. Une éruption continue de riffs carnassiers, de bastonnades en règle, de raclées sonores. Martèlements incessants à la batterie. Agression continue de basse rocailleuse. Et le sax qui zèbre un ciel déjà surchargé en électrons. Faut pas sortir, par ces temps-là.

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Et le plus surprenant et le plus génial avec ce groupe, c’est l’inventivité folle dont il fait preuve et qui fait parfois totalement mouche. Tout à coup, au milieu du déluge d’agression sonore, un plan arrive. Un plan incroyable qui prend tout à contre-pied, un plan que tu n’as jamais entendu auparavant et qui sonne comme c’est pas permis, comme rien d’autre.

La classe. L’engagement total d’un groupe qui écrit des pages nouvelles de l’histoire du rock. C’est rien moins que ça, Zu !

Bien que les deux groupes soient estampillés « Maths », les ambiances ensoleillées de Totorro ne pourraient pas être plus éloignées de l’ouragan qu’on vient d’essuyer. Comme quoi les étiquettes taisent autant qu’elles disent.

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Le groupe a décidé de jouer à même la salle, au milieu du public. Les musiciens ont l’air confiants, enchaînent les blagues avec le public. En réalité, leur musique doit autant à l’émo-rock et au post-rock des années 90 ou 2000 qu’à autre chose. Son côté lisse et déjà entendu me laisse un drôle de goût dans la bouche, me séduit pas vraiment. Musique légère et malicieuse ou produit pas dérangeant et pré-formaté, prêt à être récupéré ? Chacun tranchera. Ou pas. Y’a pas mort d’homme dans ce genre de débat de toutes façons.

En ce qui nous concerne en tous cas, on a assez tôt rejoint la nuit annecienne, où la jeunesse éméchée s’essayait déjà à quelques plongeons.

« Jour de Koller » (une conversation avec Lou Koller de Sick of it all)

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Comme son groupe, qui joue avec la même ferveur devant des milliers de personnes ou pour quelques fans regroupés dans une salle, Lou Koller, chanteur-hurleur de Sick of it all, ne fait pas de différence entre les questions d’un petit fanzine ou celles d’une grosse télé. Même simplicité, même franchise. Même entrain pour faire connaître et défendre la musique et la scène de New-York. L’occasion était donc trop belle, lors leur passage à Annecy pour la tournée anniversaire des 30 ans de SOIA, de causer un peu avec ce morceau d’histoire du New-York hardcore.

Cette interview est dédicacée à Wladi et à Megablast Limoges.

Quelle est votre relation au sport ? Les groupes de New-York hardcore sont connus pour être plutôt costauds….

Exact, tout le monde est très athlétique ! Mais je suis le plus fainéant de toute cette scène ! Dans le groupe, mon frère Pete, c’est du non-stop. En tournée ou hors-tournée, il s’entraîne sans arrêt ! Greg s’entraîne aussi mais, quand on est sur la route, Pete est le seul à faire des exercices tous les jours. Moi je déteste ça, c’est trop chiant ! Mais bon, j’ai la chance d’avoir toujours été mince. Le seul truc dont j’ai besoin, c’est l’endurance. A chaque fois, quelques semaines avant de partir en tournée, c’est du genre : Eh merde, on repart en tournée, faut que je fasse quelque chose ! Et je me mets à courir et à faire des exercices. Juste un peu, je devrais en faire plus mais j’ai un petite fille de 6 ans et ça me fait bien déjà courir. Par beau temps, on est toujours dehors et même en hiver on sort jouer dans la neige, dans la boue, peu importe !

D’où est-ce que ça vient, cette prééminence du sport et de l’entraînement, dans la scène hardcore new-yorkaise ?

De la période des squatts, au tout début. On squattait dans des quartiers maintenant très agréables mais qui étaient vraiment dangereux à l’époque, avec pas mal de gangs de rues. Les gens d’Agnostic front et des Cro-mags vivaient dans des squatts et les gangs pouvaient arriver à n’importe quel moment pour les chasser du lieu. Et puis, ils y vivaient, réparaient le batîment, bricolaient l’électricité, en plus de faire face aux gangs. Je pense que c’est une idée que les gens se sont faites à partir des premières photos d’Agnostic front, des Cro-Mags ou même de Murphy’s law, qui étaient tous bien costauds. Tout le monde était à fond dans les arts martiaux…

Puisqu’on parle de la scène new-yorkaise, j’ai toujors eu l’impression que le NYHC c’était pour une part être fier de l’endroit d’où on venait, de sa communauté. Est-ce que c’est vrai et, à ton avis, d’où ça vient ?

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Hmm…, je ne sais pas si c’est quelque chose de propre à New-York. Avant il y avait la scène de Boston qui avait sorti la compil « This is Boston not L.A. » et je crois qu’ils étaient fiers de l’endroit d’où ils venaient, eux aussi. Au tout début, New-York était coincée entre la grande scène hardcore de DC et celle de Boston. Bien sûr, on avait notre propre scène mais au début elle n’était pas très connue à travers le pays. D’où la fierté lorsqu’elle a acquis davantage de reconnaissance. Nous, on a eu de la chance, quand on est venu pour la première fois en Europe en 1992, le travail de fondation avait été fait par des groupes comme Agnostic front ou les Gorilla biscuits, qui n’étaient pas très connus mais qui se démenaient pour faire un maximum de tournées. Et tout le monde se demandait « Cest quoi ce nouveau style, le New-York hardcore ? » On a vraiment eu de la chance, parce que quand on est venu, tout le monde était intéressé par le hardcore de New-York. Et donc, on s’en est réclamé parce que c’est de là qu’on venait aussi. Parfois les gens disent « Vous êtes les rois du New-York hardcore » mais nous, on veut être les rois de rien du tout ! On voudrait être les ambassadeurs du New-York hardcore. On a ouvert pour des groupes de métal, pour Slayer, pour Exodus, on a tourné avec les Bosstones (Mighty-Mighty Bosstones, ska-punk NDLR) parce qu’on veut que le monde voit ce qu’on aime. Donc, je ne pense pas que ce soit propre à New-York. C’est comme le foot : les gens sont fous de l’équipe de leur ville mais ils soutiennent aussi leur équipe nationale.

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A ton avis, est-ce que c’est lié aussi à l’origine sociale des gens investis dans la scène hardcore ? Quelque chose de lié à des origines ouvrières ?

Les origines des gens étaient assez variées. Surtout une fois que la scène est devenue assez connue, elle a attiré pas mal de gamins. Moi par exemple, je viens de la banlieue, du Queens où la scène punk et hardcore était énorme. Les Ramones venaient de là-bas et des groupes comme Murphy’s law et Leeway aussi. Une bonne partie des membres de Reagan youth venaient du Queens. Puis, on a tous migré vers Manhattan, où se passaient vraiment les choses. Même là, c’était « Sick of it all, les mecs du Queens » et puis c’est juste devenu le hardcore de New-York. C’est étrange mais oui, je dirais que ça a à voir avec la culture ouvrière. Mais bon, il y en a qui venaient de familles aisées, comme les mecs de Youth of today, qui étaient du Connecticut – Youth of today, un groupe emblématique du New-York hardcore !

Vous jouez dans beaucoup de gros festivals maintenant. Est-ce que vous jouez souvent dans des salles plus petites et qu’est-ce que tu préfères ?

J’aime les deux ! J’aime vraiment le défi de jouer dans de gros festivals, d’essayer de capter l’attention de 10 ou 20 000 personnes et de les ouvrir à ton style de musique. Mais les clubs c’est parfait, tu sais que c’est 90 % de fans et que ça va être l’éclate. Sur une tournée comme celle-ci, on fait 3 petits concerts, puis le Hellfest, le Graspop et retour aux petits clubs.

Donc vous n’êtes pas frustrés de plus petites salles ?

Non, non, pas du tout. L’année dernière, on a joué au Secret spot (Je crois qu’il s’agit en fait du Secret place NDLR) à Montpellier. La scène était minuscule et le concert incroyable. Des gens juste devant toi, qui te rentrent dedans. Génial.

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Ma prochaine question nous fait pas mal remonter dans le passé. Je me rappelle que vous aviez fait un débat à la radio de l’université de New-York* avec les gens de Born against, tu t’en rappelles ?

Ha ha ha, tu parles si je m’en rappelle !

…et j’ai lu que, même si vous n’aviez pas la même vision des choses, tu étais d’accord sur certains points. Je me demandais sur quoi exactement ?

Mais je l’avais dit même à ce moment-là ! Je comprenais ce qu’ils voulaient dire mais ils refusaient de comprendre notre point-de-vue ! Dans Sick of it all, à l’époque, on bossait tous et certains d’entre nous travaillaient et allaient à l’école en même temps. Et ils nous disaient « Vous devriez fonder votre propre label ! » Putain, quand est-ce que j’aurais eu le temps ? Faut que je paye le loyer, que j’aille au boulot, j’ai pas le temps de faire un label ! Peut-être, avec le recul, qu’on aurait dû créer notre propre label, peut-être qu’on aurait dû tout faire nous-mêmes, on aurait probablement gagné beaucoup plus d’argent ! Peut-être… on sait pas ! Mais bon, on travaillait toute la semaine et le vendredi on empilait le matos dans le van, on conduisait 5 ou 10 heures : concert. Le samedi : concert. Le dimanche : concert. Retour à la maison le dimanche soir. Lundi matin : retour du matériel, et direct au boulot. On a fait ça pendant des années ! Alors, quand quelqu’un est venu et nous a proposé de sortir nos disques, on a dit oui, bien sûr. Mais je comprend ce qu’ils voulaient dire… Tu sais, c’est marrant parce que, des années après, l’un d’entre eux, je ne me rappelle plus qui, a dit dans une interview « On avait nos convictions et ils avaient les leurs mais, hey, Sick of it all continuent à jouer et ils tournent plutôt pas mal donc je suppose qu’ils ont gagné. » Mais gagner, c’était pas le but ! C’était plutôt de comprendre les points-de-vue de chacun !

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A propos de New-York, c’est une ville qui avait la réputation d’être très violente autrefois et qui est aujourd’hui présentée comme une des plus sûres des Etats-Unis, qu’en penses-tu ?

C’est vrai dans une certaine mesure. Il y a toujours du crime mais ça a bien diminué. Mais c’est à double-tranchant : ils nettoient la ville mais elle perd beaucoup de sa personnalité. Une ville cool n’est pas obligée d’avoir des dealers à chaque coin de rue, des agressions et des gangs, mais ce sont les grosses entreprises qui ont pris la place. Il y avait beaucoup de petits restaurants (« Mom and pop restaurants » NDLR) et maintenant c’est beaucoup de grosses chaines et moi, j’en ai rien à foutre de ce genre de trucs. Je vais très rarement à Manhattan aujourd’hui, je vis dans le New-Jersey. Je vais dans le Queens, à Brooklyn, mon ancien quartier, c’est toujours comme avant. J’ai de bons amis qui ont vécu dans leur appartement à Brooklyn pendant des dizaines d’années et qui ont été obligé de partir plus vers l’extérieur parce que le quartier s’embourgeoise (« is getting gentrified » NDLR). C’est ça le progrès, je suppose (rires).

Si tu avais un ami qui venait à New-York pour la première fois, quels sont les endroits que tu lui conseillerais ?

Je pense que je conseillerais toujours Manhattan. Même si c’est bizarre parce qu’aujourdhui je connais des magasins de musique hors de New-York qui sont bien meilleurs que ceux de Manhattan. Vers le Bronx, il y a un endroit qui s’appelle Hastings-on-Hudson et il y a un magasin de disques, Clockwork records, tenu par un gars qui était dans la scène. Il était toujours avec nous et son magasin est un des meilleurs de New-York ! Mais bon, il y a toujours la boutique New-York Hardcore Tattoos et encore quelques magasins de disque dans le centre mais en ce qui concerne les clubs, tu ne peux pas te tromper avec le Webster hall, l’ABC No Rio qui fait toujours des concerts hardcore en sous-sol… Mais ils déménagent bientôt, le bâtiment a été acheté.

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As-tu un groupe français préféré ?

Un groupe français ? Oh… Je les connais pas assez… On en voit tellement… (Il cherche, il cherche…) Ah, j’aime Black Zombie Procession ! On les a rencontrés l’autre soir, ils nous ont donné des CDs et c’était vraiment bien ! Super crossover !

Vous avez pas mal de morceaux aux influences punk-rock. Est-ce-que c’est une direction dans laquelle vous allez vous diriger de plus en plus ?

C’est quelque chose qu’on joue depuis des années et des années ! Depuis le tout début même, dans le premier album : Friends like you, Give respect étaient influencées par le punk et la Oï qu’on adore, tout comme le harcore et le métal ! Les gens nous disent souvent : vous devriez écrire plus de titres avec des choeurs comme Stepdown ou Die alone et d’autres veulent plus de trucs lourds comme Scratch the surface. On vient de faire un nouvel EP pour le 30e anniversaire, 5 morceaux, plus orientés lourd, mais avec des refrains Oï. Donc ça reste toujours avec nous ! Les gens nous disent : regardez Hatebreed, c’est que du lourd et toute la salle devient dingue ! Mais nous, en concert, on a des supers réactions sur nos morceaux lourds et quand on fait nos singalongs, la salle explose ! Et ça, on pourra jamais s’en passer ! Mais je vois ce que tu veux dire… Pete écoute de plus en plus de punk, je sais pas si c’est parce qu’il vieillit… C’est un peu flippant : parfois il joue des trucs, je lui demande ce que c’est et en fait c’est des nouveaux morceaux vraiment punk. Mais quand il arrive au studio, il a toujours plein de riffs lourds aussi. Moi, je préfère les trucs lourds ! (rires)

Je pensais à Agnostic front, en fait, qui ont l’air d’aller de plus en plus dans cette direction…

Le truc avec Agnostic front, c’est que « Victims in pain » est tellement un classique. Pour moi, c’est ça Agnostic front. « Cause for alarm » était bien mais c’était un tel changement. Ils sont comme nous, des dizaines d’années à trouver le bon équilibre entre le lourd et les influences plus punk. « One voice » était un super disque et puis ils ont quasiment viré total street-punk et c’était classe. Et ils se sont remis à faire des morceaux plus lourds et je trouve que ça fonctionne bien aussi. Nous aussi, on a eu des périodes, plus punk-rock quand on était sur Fat Wreck, puis plus lourd… Mais bon, je crois qu’aujourd’hui, on est revenu à ce qui nous convient le mieux !

 

* Ce débat opposait entre autres des membres de Sick of it all à ceux de Born against, qui prônaient une approche beaucoup plus politique et radicale de la musique, refusant de fontionner à l’interieur du capitalisme. En France, Born against et la philosophie Do it yourself radicale inspireront notamment toute une scène autour de Stonehenge records.

Les photos de cette interview sont l’oeuvre de Karine, merci ! Cette interview est une collaboration avec le chouette webzine Rictus.

 

« Les kids ont toujours la rage » (Happening, Sick of it all – Brise-Glace, 17 juin)

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Pour inaugurer la soirée, Happening avaient mis leurs plus beaux costumes de mangeurs d’enfants – à moins que ce soit en référence aux jumeaux dans Alice au pays des merveilles, auxquels ils ressemblaient aussi. Je dirais bien que le trio revenait affuté de leur série de concerts, notamment la tournée française avec les anglais de Kidbrother, mais en fait ils ont toujours été affutés, affutés comme des lames d’opinels sortant de l’usine.

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Les voir sur scène permet de se rendre compte combien leur musique est ambitieuse, à la fois technique, abrupte, et en même temps très construite et sous forte influence mélodique. Même si Anthony, le chanteur, a toujours cette façon d’engueuler gentiment son public, les gens présents leur ont bien fait la fête.

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On pouvait s’attendre à ce qu’un groupe célébrant ses 30 années d’existence et habitués des méga-festivals ne fasse qu’une bouchée d’une salle modeste comme le Brise-Glace. Eh bien, c’est exactement ce qui s’est passé.

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Sick of it all attaque d’entrée de jeu avec trois titres ultra-rapides qui mettent le feu à la salle, avant d’enchaîner sur des morceaux plus punk-rock, plus entrainants comme le tube « Stepdown », qui parsèment leur set.

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Sick of it all, c’est une référence incontournable du hardcore new-yorkais. Leur musique emprunte à la fois au punk et au métal sans jamais perdre son identité hardcore, son côté direct et percutant. Le groupe a toujours maintenu, à ma connaissance, une attitude à la fois rageuse, réfléchie et accessible, perceptible dans leurs textes et dans leur présence sur scène.

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Pas de violence gratuite. La rage, mais aussi l’enthousiasme d’être là ensemble. En 2016 exactement comme en 1994, la première fois que je les avais vus et où ils avaient répondu aux questions d’un fanzine obscur, montrant pour toujours aux kids ébahis qu’on était que le hardcore est une musique qui appartient à ceux qui l’écoutent…

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Dans la fosse, c’est l’apocalypse. Pogo, slams et circle pits s’enchainent. Si quelques-uns croient encore que pogo rime avec violence, le bon esprit a pris rapidement le dessus. Les gens se soutiennent, se relèvent, font attention les uns aux autres – il y a quand même dû y avoir quelques articulations douloureuses le lendemain. Ca ne valait peut-être pas les fameuses « Sunday hardcore matinees » du CBGB à New-York mais je crois qu’on peut quand même dire qu’on s’est bien amusés !

Dans la salle bien remplie, les générations se croisent. Certains découvrent le groupe, voire assistent à leur premier concert de hardcore, et beaucoup d’autres, actifs dans la scène aujourd’hui ou par le passé, ont fait le déplacement pour ce que représente le groupe. Sur un certain réseau social, j’ai vu passer le hashtag #annecyhardcorecity. On y croirait presque…

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Enfin pour que ce soit vraiment vrai, ce serait encore mieux que les concerts d’Underground family – le collectif qui fait qu’une scène punk indépendante existe – fassent le plein. Et puis si la ville était submergée par une nouvelle vague de groupes de hardcore, ça serait bien, aussi.

Hardcore… ou quelle que soit la forme que les kids utilisent pour crier leur rage et leur envie d’une vie différente aujourd’hui.

Toutes les photos de SOIA sont de K’s photography. Merci Karine !

Nevraska + Piniol – Brise-Glace, 25 mars

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Quelques instants qui paraissent un peu tâtonnants, puis la musique de Nevraska prend ses marques, le son devient plus organique, et les morceaux du duo prennent leur vitesse de croisière.DSCN1077

Sur cette « grosse » scène, la variété de leurs influences ressort encore davantage. Noise, hardcore, voire hardcore mélodique, émo, rock, etc. assimilés, revisités, régurgités par le duo basse/batterie dans des compositions ciselées, dont le haut régime reste la marque de fabrique.

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Le public est restreint (forcément, deux groupes plutôt axés noise, pas forcément connus…) mais les gens en redemandent, c’est chouette à voir. Les morceaux sont rythmés par le sourire et les saluts de Pascal, le bassiste (ce type a quelque chose du maître zen). Le duo, qui a mis un paquet de temps à venir jouer au Brise-Glace, est visiblement content d’être là et leurs morceaux bien rodés méritent vraiment d’être gravés sur disque. Leur album devrait sortir en septembre…

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Piniol est une formation lyonnaise issu de la fusion de deux groupes, Ni et Poil. C’est une sorte de groupe dédoublé ou de groupe miroir: deux batteurs, deux bassistes et deux guitaristes et un clavier au milieu.

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Le premier long titre s’ouvre sur quelques arpèges très post-rock qui vont se dérouler en une pièce d’ampleur comme un espèce d’immense escargot psychédélique. Waouh.

La musique de Piniol, c’est une architecture angulaire, monstrueuse, grotesque, dont on se dit qu’elle ne peut être issue que d’un cerveau malade…

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On n’est plus dans le math-rock, mais plutôt en eau trouble, quelque part entre math-rock, jazz-rock et musique contemporaine. Une musique à la fois groovante et savante, plutôt grandiloquente, et parfois kitsh.

Les parties plus chorales ou orchestrales m’ont plu davantage que celles plus destructurées où le groupe joue avec les styles musicaux (zouk…).  Là, j’avoue que j’ai tendance à décrocher, parce que je ne vois plus que les effets produits, et moins ce que la musique a à dire.

 

« J’écoute de moins en moins de punk éthiopien joué par des Hollandais mais là je vais me rattraper ! » (Orchestre tout-puissant Marcel Duchamp, The Ex, Konono n°1 – Brise-Glace, 26 février 2015)

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Jésus, je l’ai attendu ce concert… A l’entrée, bof bof : les appareils photos sont interdits. Ah, pourquoi? Pour que les gens puissent profiter de la musique. Vois pas le rapport. Et puis, fallait demander une autorisation par mail mais vous ne pouviez pas le savoir car c’est marqué nulle part. Hmmm, et bien merci bien…

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Vous vouliez peut-être savoir à quoi ils ressemblent, Orchestre Tout-puissant ? Et bien… non.

Bref, tour de chauffe avec Orchestre Tout-puissant Marcel Duchamp, qui joue une musique à mi chemin entre des beats africains, une pop tendue et des passages plus syncopés. Pas désagréable mais le côté un peu lisse de ce groupe m’a laissé légèrement sur ma faim. Je ne pouvais pas m’empêcher de faire des comparaisons avec l’ancienne formation du batteur, Dog faced hermans, plus dissonant et aventureux…

Petite pause et deuxième mauvaise surprise. Une copine garde notre fille et j’ai besoin d’aller chercher mon téléphone que j’ai oublié dans la voiture, mais un vigile m’indique que toute sortie est définitive. Et là, ça commence à faire beaucoup. Ce sera quoi, la prochaine fois : tenue correcte exigée ? Contrôle des papiers en règle ? C’est quoi la musique qu’on vient écouter déjà, ce soir? Du punk ? Ah, ouais ? Le vigile en question m’a laissé faire un aller-retour au parking, mais bon…

Puis The Ex prend possession de la scène et on oublie tout ça. Comme c’est bon de retrouver leur simplicité, leur plaisir de gamins à faire du bruit ensemble. On était du côté de Terrie, son ampli nous crachait presque directement dans les oreilles. Quel pied ! Ces rythmiques qui tout à coup s’emballent et trépignent de manière absurde, ces solos de traviole… On a même eu droit à une impro de grande classe contre la rambarde en métal du bord de la scène.

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Et là, ce bon vieux Terrie qui vient chercher Andy pour une bagarre de guitares The Exienne ! Et ben… non plus.

Finalement, leur set aura été génial mais me donnera l’impression d’être pas si long, forcément. Peut-être qu’ils seront revenus sur scène durant le set de Konono, mais pour nous c’était le temps de partir. Des feux d’artifice de bruit plein les oreilles…

PS Merci Daniel pour le titre…